18 mai 2022 3 18 /05 /mai /2022 08:37

 

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                                                                                                                  1 juin 2010

      

 

      Cette personne devait être un général d'armé ou un colonel, nous ne savions pas très bien, en tout cas c’était le chef hiérarchique de cette base militaire du sud du pays. Il était entouré de ses trois assesseurs, également des gradés, mais situés certainement en dessous dans cette même hiérarchie. Ils avaient fait venir ce tout jeune homme, qui avait à peine vingt-deux ans, et ils se trouvaient tous là dans cette pièce, pour réaliser, à leurs yeux, un acte solennel et officiel. Le jeune homme était arrivé il y avait peu de temps, et il avait refusé d’obéir à tout ordre. Il avait naturellement décliné l’uniforme, le coiffeur et tout le système de conformité qui était imposé. Mais il y avait un souci, car dans ce pays et à cette époque, cela était obligatoire et cela faisait force de loi. On était totalement conscient de ces éléments, cependant il était hors de question de porter tel ou tel habit, ainsi que de prendre une arme et d’en apprendre son fonctionnement. Tout cela avait été décliné sans agressivité d’aucune sorte, mais avec une grande fermeté.



    Naturellement cette attitude ne pouvait être tolérée, et le jeune homme se trouva emprisonné, ce qui restait logique dans ce système établi. S’il y a des règles, il y a des sanctions pour ceux qui dérogent à ces mêmes règles, aussi il n’y eut pas de surprise quand cela arriva. Mais cette personne avait une raison personnelle, privée, et elle devait sortir rapidement de cet emprisonnement. Aussi la décision fut prise de cesser de s’alimenter. En fait, le jeune homme refusait toute collaboration, même la plus minime. Il faut bien comprendre que cela se réalisa sans aucune tension, sans friction, simplement il disait "non merci" à tout ce qu’on lui présentait. Même à un statut officiel "d’objecteur de conscience", c’était la case attribuée aux personnes comme lui, et cela aussi fut refusé. Bien évidemment, ce comportement ne pouvait être toléré dans ce lieu de discipline et de soumission.

    On le mit donc en isolement, mais cela ne lui posa aucun problème. Le jeune homme était serein, tranquille, et les autres personnes ne montraient en fait que de la gêne ; mais pas une seule fois de la violence ou de l’énervement ne s’exprima. Cela durait depuis une semaine ou deux déjà, et pour la hiérarchie c’était intolérable.

    Alors ils firent venir cette personne dans le bureau du plus haut gradé de ce lieu militaire. Ils étaient tous là, avec aussi un simple soldat qui avait escorté le jeune homme jusqu’ici. Le haut gradé prit alors la parole et il expliqua le pourquoi de cette réunion ; c’était une démarche officielle prévue dans les cas de désobéissance caractérisée. Il nous dit, qu’il allait nous demander par trois fois de nous soumettre aux ordres, c’était la procédure, et les trois autres gradés subalternes servaient de témoins, afin de valider l’exactitude de ladite procédure. Nous l’écoutions sans dire un mot. Une fois sa présentation faite, il prononça, comme au théâtre, trois fois son injonction. Il est évident que nous ne répondîmes même pas, et seul le silence suivit ses demandes répétées. Il nous regarda, puis s’adressa aux trois autres individus, il dit : "messieurs, vous êtes témoins ? Nous sommes tous d’accord ?". Nous trouvions cette mise en scène un peu ridicule, mais toutes ces personnes semblaient y tenir énormément.



    Le chef s’adressa au jeune homme alors de manière moins officielle, et moins procédurale. Il lui indiqua que cette décision d’insoumission le suivrait toute sa vie, l'empêchant d’accéder à certaines fonctions, par exemple administratives. Il parla aussi du jeûne entamé, et indiqua qu’il pouvait y avoir des séquelles physiques importantes et invalidantes. Ce n’est pas qu’il était prévenant, ayant le souci de votre santé ; il cherchait juste à faire peur, ses réflexions étaient plutôt des sortes de menaces, des mises en garde concernant un sombre avenir. Le jeune homme prit alors la parole, et demanda au général d’armée s’il se rendait compte de ce qu’il disait, de la violence insensée de ses propos. La conclusion de cette expression fut : "monsieur, sincèrement, je préfère être à ma place plutôt qu’à la vôtre". Un silence gêné s’installa, on s’entendait presque respirer ; puis un geste fut fait vers le simple soldat pour qu’il nous fasse sortir et nous ramène en cellule.



    Toute la société se présente comme une succession d’institutions qui essaient d’asservir l’homme. Le but de ces mécanismes est de rendre l’homme conforme aux attentes de cette société ; il faut être soumis à la religion, à la morale sociale, à l’armée, au politique, soumis au schéma qui s’étend aussi dans le domaine privé. Ce très jeune homme était confronté, comme d’autres, à toutes ces pressions extérieures, religieuses, privées, administratives ou autres. Pour vivre en communauté, il est nécessaire d’avoir des règles et des lois ; sinon l’anarchie est là et chacun vit selon son plaisir et son désir. Par contre quand ces règles de vie commune s’étendent à notre manière de voir la vie, quand elles veulent nous contraindre à penser de telle ou telle façon, là le chaos est dans le monde. Il s’ensuit que chacun choisit un camp, chrétien, bouddhiste, français ou allemand ; chacun choisit sa case de conformité, et le désordre court, la fragmentation de la société se met en place.

    Les hommes se brutalisent, s’entretuent ; le frère contre le frère, le fils contre le père ; ne voyons-nous pas toute cette folie ? Il nous faut absolument et totalement être libres, cela ne veut pas dire "faire ce qui me plaît", car "ce qui me plaît" est le conditionnement que la société m’a inculqué, n’est-ce pas ? Etre libre, c’est être totalement seul, insoumis et responsable de l’état du monde. 

  

    Être insoumis, totalement insoumis, c’est être hors du monde des hommes. Celui qui demeure seul, entier, "est" imperturbable comme un roc ou une montagne. Alors véritablement, un autre mouvement naît dans l’esprit, un mouvement sans fin, insondable.

 

 

 

  Paul Pujol, " Senteur d'éternité ".

  Editions Relations et Connaissance de soi

  "De l'autorité et de l'insoumission", pages 153 à 156.

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9 mai 2022 1 09 /05 /mai /2022 10:01

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Trévoux le 8 avril 2012

         

       Qu'est-ce que le changement intérieur, psychologique ? Quand les hommes parlent de "ce changement", qu'entendent-ils par cela ? Pourquoi l'homme veut-il changer, et le veut-il réellement, profondément ?

    Pourquoi l'homme se soucis-t-il du changement, pourquoi ce désir ? On veut changer car ce que nous avons, ou ce que nous sommes ne nous satisfait pas. Parce que nous ne sommes pas heureux, épanouis dans notre vie, dans nos relations. Nous n'avons pas dans notre cœur la simple joie de vivre, en fait nous avons perdu le sel même de la vie. L'homme n'est pas heureux, alors il se dit qu'il doit changer, qu'il doit se transformer pour découvrir autre chose, autre chose que cette vie triste et misérable. Voilà le point de départ, le moteur de cette volonté de changement, l'homme n'est pas heureux et il veut naturellement sortir de cet état.

    Donc tout le monde parle de changement, tout le monde le désire, on fait des réunions, des colloques, on écrit de nombreux livres. On invente des "nouvelles techniques" psychologiques ou des "méditations" révolutionnaires, mais malgré tout cela, malgré tous ces nouveaux jouets pour l'esprit, profondément l'homme reste-le même. Toutes ces actions sont-elles adéquates ? Car c'est bien le problème de l'action qui se pose à l'esprit ; une fois le constat fait "Je ne suis pas heureux", que fait-on ? Qu'elle est l'action qui mettra fin à cette souffrance et rendra mon cœur léger ?

      

     Alors je fais face à ce que je suis, je vois que je ne suis pas heureux et je constate aussi que dans la société il existe de nombreuses personnes qui disent avoir changé, alors qu'il n'en est rien. Je comprend par cette observation que la changement est assez rare, et que la plupart du temps, l'homme change juste l'extérieur, il était Chrétien et il devient Bouddhiste, vivant en Europe, il part en Inde ou en Asie. Si possible un changement se doit d'être exotique, c'est beaucoup mieux et c'est bien plus valorisant. Mais là bas aussi l'homme souffre, la violence et l'ambition règne, le pouvoir et la hiérarchie régente les rapports humains. On troque le quotidien pour l'exotique, mais après quelques temps, cette "exotique" serra devenu mon quotidien, et rien n'aura changé profondément. Je comprends que les changements extérieurs ne résolvent pas le problème de la souffrance, ils peuvent agir comme un stimulant pendant un certain temps, mais quand l'euphorie retombe, on se retrouve toujours au même point.

    Je vois et je saisi que les actions venant de l'extérieur sont vécue comme des stimulants par l'esprit, comme une "drogue" qui fait oublier momentanément mon état présent ; en fait ces stimulants me distraient, me détournent du réel, mais jamais ils ne m'aident à comprendre et à voir directement ce réel.

    Là, cette enquête soulève une question importante, cruciale : Peut-on comprendre notre état d'esprit, en l'occurrence "je ne suis pas heureux", et par cette compréhension profonde, mettre fin à cet état ?  C'est la seule chose qui vaille, n'est-ce pas ? Peut-on mettre fin à la souffrance humaine ? Non pas intellectuellement, en s'enivrant de mots et de discours, mais très concrètement, cette souffrance peut-elle finir à tout jamais ?

 

   La toute première chose, nous l'avons vue, est de refuser de partir dans des excitants, des stimulants qui nous détournent du réel. Donc je ne désire pas de techniques, pas de méthodes époustouflantes qui déconditionnent l'esprit en deux ou trois séminaires bien payés. Je sens que je dois comprendre par moi-même le fonctionnement de l'esprit, car je sens, même de manière confuse, que c'est l'esprit lui-même qui crée sa propre souffrance. Je vois tout autour de moi, combien les gens tombent facilement dans le dernier "maître spirituel" à la mode, combien ils succombent à la propagande des religions et des différentes sectes en vogues. Alors je fais le lien entre mon état intérieur et l'état du monde des hommes, de la société. Soudain je vois que mon état d'esprit, ma perdition et mon désarroi, ma souffrance, tout cela c'est aussi l'état d'esprit des autres êtres humains. Il n'y a pas de différence sur le fond, l'humanité crée sa propre souffrance, et chaque être humain connaît la peur, l'effroi devant la mort, l'immense solitude intérieure et la peine de vivre. Tous nous trouvons cela injuste et cruel. Là, je pressens que la fin de la souffrance dépasse complètement "ma personne", car la souffrance n'est pas une histoire individuelle, elle concerne l'humanité toute entière.

    Alors je reviens à mon interrogation première qui s'est modifiée, elle est devenue : "l'être humain vit dans la souffrance, peut-on mettre fin à cette souffrance, totalement et définitivement ?"

  Le vrai changement c'est cela, n'est-ce pas ? Quelque chose existe depuis la nuit des temps, cette immense peine qui étreint le cœur de l'homme, cela est notre présent, notre Histoire. Peut-on mettre fin à cela, peut-on sortir de l'Histoire, rompre les chaînes du temps ?

 

   Mon état présent a été créé par mon histoire, par mes expériences, par mes tendances et mes idées. Tous ce que je suis est le résultat de contacts avec le monde, et de ma manière d'intégrer ces expériences, de les interpréter et de les assimilées. Ce qui constitue mon esprit est le produit de tout ce processus, mais je ne suis pas un individu isolé, j'ai été éduqué dans telle ou telle société qui elle-même a des modèles et des préférences culturelles, sociales et religieuses. Modèles liés à sa propre histoire, histoire elle-même influencé par l'histoire d'autre cultures ou religions. Donc nous voyons que la manière de traiter les expériences de la vie, est conditionnée par notre environnement social et culturel, lui-même étant conditionné par des influences historiques et géographiques.

   Venons-en à voir si cette société de l'homme engendre la paix ou bien la souffrance ou la guerre. Un regard impartial suffit à répondre à cette question, malgré les progrès techniques considérables, malgré les richesses produites, la souffrance règne sur le monde des hommes, partout l'injustice, le malheur et la souffrance. Il faut voir les choses telles qu'elles sont, la société génère des inégalités flagrantes, qui sont sources de conflits et de guerres. La souffrance court sur le monde, elle brûle nos vies et nos relations.

 

    Cette investigation m'amène à voir tout cela, mon esprit est le produit de mes expériences, et la manière de gérer ces expériences est venue en grande partie de mon éducation. Il y a un lien naturellement, mon esprit engendre la souffrance et la société engendre aussi cette souffrance. Donc il est primordial que je me déleste des références liées à la société, afin d'avoir une relation totalement différente avec les "expériences" de la vie. Si tout cela est bien vu, je n'accepte plus les explications toutes faites des autres, des religions, des psychologues, et je remets en questions également les miennes. Je n'admets absolument rein au préalable...Voit-on bien ce que cela représente ? Je n'admets aucune théorie inventé par les hommes, aucune philosophie, aucune croyance, car elles sont le résultat de cette "machinerie" que engendre la souffrance. Toutes les explications sont vues comme étant erronées, fruit de l'histoire et enfants de la souffrance.

  Mais que reste-t-il à l'esprit si cela est fait, véritablement, réellement. Il y a cette peine de vivre, ce sentiment de mal être, et maintenant je ne lui plaque plus dessus une savante théorie, réincarnation, enfance maltraitée ou autre, je laisse tout ça de côté. Donc cette sensation est là, très vivante et lancinante, que fait alors l'esprit ? Il ne se rattache plus aux conceptions humaines, c'est à dire qu'il ne leur accorde plus aucune importance, ce qui compte c'est cette sensation. Peut-on rester avec elle, afin de la comprendre, afin de mieux la voir ? Pour comprendre une chose il est évident qu'il faut d'abord l'observer, être avec elle, rester en sa compagnie...

    Qu'est-ce que cela veut dire ? Rester en compagnie d'un sentiment, être avec lui, c'est d'abord ne pas le rejeter, le fuir et faire un déni de sa réalité. Ce sentiment existe, "je suis triste" ou "je suis anxieux", peut-on d'abord ne pas fuir ? Pourquoi veux-t-on fuir une chose, y a-t-il une raison, un a priori dans cette action ? Je fuis devant ma peine, car je suis sur que je ne peux pas en finir avec elle, depuis toujours elle m'assaille, ne pouvant pas en finir, je préfère l'oublier en pensant à autre chose. Alors je m'enivre d'alcool, ou bien de méditations ou autres exercices exotiques, cela me distrait, mais cela ne résout strictement rien du tout. Je vois que cette diversion en fait, réellement me fait accepter la situation, et cela abêtie mon esprit, ces drogues stimulantes, prière et autre mantra engourdisse le cerveau. Loin d'aiguiser l'esprit, de le rendre vif et rapide, elles l'alourdissent et le rendent pataud... Et soudain je vois quelque chose qui se dévoile à mon regard, regardons bien, s'il vous plaît nous sommes entrain d'apprendre, d'explorer ensemble. Soudain je vois très clairement, que toutes ces fuites en fait, sont une des raisons qui empêchent tout changement. En effet elles disent "Nous allons vous aider à supporter ce fardeau, à le rendre plus léger", mais en fait elles font accepter le fardeau à l'esprit. Il n'y a aucune naissance d'un regard clair, d'une compréhension vivante qui met fin au fardeau.

    Donc voyons bien, avec profondeur et discernement, toute fuite nourrit ce qu'elle prétend alléger. Elle n'est qu'une propagande qui vous fait accepter l'inacceptable, toute la société fonctionne sur des modes similaires. On ne vous demande pas de changer, il faut perpétuer ce qui existe, et si il y a des difficultés, on va vous donner des stimulants qui vous ferons oubliés momentanément vos problèmes, ce qui revient à vous les faire accepter.

      

    Je me rends compte alors que j'ai manqué de vigilance, car la fuite devant un sentiment "pénible", est le résultat d'une théorie de la société, théorie que je pensais avoir rejeté. Je prends conscience de l'ampleur du conditionnement dû à mon environnement. Et je me dis "Comment n'ai-je pas vu cette impasse? Comment suis-je tombé dans ce vieux piège ?" En fait j'ai agit mécaniquement, comme un automate, un problème et l'action/fuite entre en marche immédiatement. Il n'y a aucune liberté dans cette manière d'agir, et c'est comme cela que je vis depuis toujours. Je découvre que le conditionnement met en place des actions purement mécaniques où la liberté est exclue. Il est évident que c'est pour cela que l'homme baigne dans cette peine et cette souffrance. Donc je vois que toute action, si l'esprit n'est pas déconditionné, toute action viendra renforcer ce qui existe, et empêchera tout changement véritable. Devant la souffrance, je ne désire plus agir sur elle, je la regarde sans projet aucun, je l'observe sans vouloir la modifier ou la déformer. Je fais corps avec elle, je reste en sa compagnie, je commence à la voir pour elle-même, et pas pour sa fin. Comprenons bien si on observe une chose pour désirer sa fin, on n'observe pas vraiment cette chose. L'observation véritable n'a pas de but, elle regarde juste pour bien voir, pour bien saisir ce qui est. Ce regard simple et curieux, ne peut-être que si l'esprit est totalement silencieux, c'est à dire sans commentaires, sans théories, sans pensées sur l'objet observé ou sur autre chose.

    C'est ce qui est observé qui importe et pas celui qui observe, alors on regarde, on observe, on scrute en détail. On voit la peine, la solitude, l'attachement, la possessivité maladive, la jalousie et la colère qui couve, on voit vraiment toute cette souffrance ; mais on ne nomme pas les sentiments. Dans ce texte nous sommes dans l'expression écrite, donc nous utilisons les mots pour communiquer, mais dans l'observation directe il n'y a aucun mot, aucune pensée, on ne nome pas ce qu'on observe, aucune étiquette ne vient recouvrir le réel. Car nous avons vu que dés qu'une chose est définie, pour l'esprit elle se réduit à cette définition et nous ne regardons plus la chose elle-même, nous regardons juste l'étiquette.

 

    L'esprit apprend à voir par lui-même directement, sans référence aux idéaux, non seulement à ceux la société, mais aussi aux siens propres. Rien ne subsiste dans l'observation profonde, seul ce qui est vu importe. Excusez-moi chers amis, mais si cela est vraiment établis dans le cœur et dans l'esprit, dans le cerveau. Si cela est réel, l'esprit n'a plus de commentaire quand il observe avec attention, l'esprit découvre alors vraiment le Silence. Pour la première fois de sa vie, l'esprit découvre quelque chose qu'il n'a jamais vu, jamais connu. Quelque chose de totalement nouveau entre en existence, et ce silence c'est le silence de la mémoire elle-même. L'esprit d'un seul coup n'est plus assujetti à la mémoire, et donc au temps, il brise cette chaîne millénaire.

    Alors quand il y a observation, cela ne se fait plus avec l'a priori de la continuité, donc la souffrance peut finir, ainsi que toutes les choses de l'esprit. Avec ce silence profond, immense, l'esprit apprend à finir les expériences, les conditionnements. Dans ce mouvement sans fin, la pensée est remise à sa juste place, et l'esprit découvre quelque chose hors du temps et des croyances humaines. Alors dans ce mouvement d'immobilité, dans cette vacuité sans fond, l'esprit finit à son tour, jour après jour. L'esprit finit tranquillement, sereinement, puis quelque chose renaît neuf et vierge de tout passé, comme une lumière vive et fraîche.

    Et vraiment mes amis, dans cette liberté nouvelle, quelque chose de totalement différent s'exprime alors. Ce n'est plus l'homme qui veut changer, c'est la totalité de la vie qui est entièrement autre.

 

 

 

 

  Paul Pujol.

 

  Texte publié dans la revue Troisième Millénaire N° 104 paru en été 2012.

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Paul Pujol - dans textes paul pujol
21 mars 2022 1 21 /03 /mars /2022 20:46

 

    

 

   La découverte de "ce qui est", ne comporte aucun élément de progression. Le réel n'est pas plus découvert par une personne que par une autre. Il n'y a pas de bonne ou de moins bonne perception de ce qui est. Il y a perception ou il n'y a pas perception. Il n'y a personne au sommet, et il n'y a personne à la base ; il n'y a ni sommet, ni chemin, ni base.  

  

    Cette découverte n'est pas une studieuse accumulation de données précises. La vision de "ce qui est" libère l'homme, et cette liberté est totale, il n'y en a pas peu ou plus selon les circonstances. La liberté est plénitude, et son action n'est pas personnelle, et donc ne peut-être autoritaire. "L'acte de voir" est en dehors du temps, de telle manière, que la première vision "est" la liberté ; cette vision est sans acteur, donc sans mémoire et elle ne peut être entretenue par la pensée.

 

    La vision étant sans mémoire et sans auteur, elle se trouve dénuée de tout commentaire, donc il n'y a ni constat, ni pause. Et dans cette absence de compte-rendu, la vision et la liberté ne sont qu'une seule et même chose. L'acte de voir évolue dès le début en dehors du temps, de telle sorte que toutes notions de commencement et de développement sont inadéquates.

 

 

     

      Paul Pujol, " Senteur d'Eternité ". 
    Editions Relations et Connaissance de soi
    "L'acte de voir, et la liberté", page 74. 
  
                                                                                              

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14 mars 2022 1 14 /03 /mars /2022 12:01

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  Il ne s'agit pas de critiquer, de détruire ou de condamner ; il s'agit de discerner le pourquoi des choses, le pourquoi de toutes recherches, de toutes questions. Il nous faut comprendre le point de départ de toutes nos actions. Par la compréhension du processus mécanique de la question, on se libère ; par des réponses perpétuelles, on alimente le circuit et le cercle continue indéfiniment. Une question nous vient à l'esprit, nous nous inquiétons de ne pas avoir de réponse qui nous comble. Nous nous mettons alors en quête. On fouille, on se renseigne, et après un certain temps une réponse satisfaisante est trouvée. Cette découverte nous calme et nous rassure un moment, mais subitement une nouvelle question apparaît, nous sommes surpris de ne pouvoir y répondre. L'inquiétude prend place, et la recherche recommence une nouvelle fois, le cercle est fermé et l'on tourne en rond indéfiniment.

 

    Il ne s'agit pas de répondre aux questions, mais de discerner le pourquoi des questions. Une question apparaît quand il y a un doute, doute sur une chose que l'on croyait connaître. Ce doute entraîne un malaise, car il montre mon ignorance de cette chose. Donc le doute est lié à la connaissance des choses, je crois connaître une chose et subitement, je m'aperçois de mon ignorance. Je prends peur et vite je cherche, et trouve une autre connaissance à mettre sur l'objet.

 

    Voyons profondément ce que l'homme cherche. Est-ce la véritable connaissance de l'objet qui l'intéresse ? Ou bien cherche-t-il un moyen pour calmer et masquer sa peur intérieure ? Pourquoi ai-je peur de mon ignorance devant les choses ? Je me dis ignorant lorsque je me rends compte que ma conception d'une chose est fausse ; donc à ce moment, j'admets et constate que je n'ai jamais connu la chose. Mon état vis-à-vis de la connaissance vraie n'a pas changé, j'ai simplement éliminé une vue fausse. Envers la chose rien n'a changé, c'est uniquement une conception personnelle qui a été vue comme étant erronée. Pourquoi, par cette compréhension même, un malaise s'installe-t-il ? Pourquoi, qu'ai-je donc perdu sinon une vision illusoire ? Je devrais être satisfait de m'être délesté d'une mauvaise perception.

 

    La peur découle de la perte d'une conception personnelle. Voyons que cette peur n'a rien à voir avec l'objet et sa connaissance, l'homme se soucie uniquement de ses pensées. Le monde extérieur ne l'intéresse pas. Pourquoi l'homme se soucie-t-il essentiellement de ses pensées ? Ne peut-il regarder simplement et directement les choses ? Tout au fond de lui, l'homme sait très bien que la vie n'est que changements et mouvements perpétuels. Il n'existe rien de définitif ou d'inamovible. L'homme sait cela, mais il ne l'accepte pas, il préfère fuir et lutter contre cet état de fait. Il cherche à se rassurer en immobilisant les choses de la vie dans des pensées et des images. L'homme a bâti ses certitudes sur des pensées, mais les pensées elles-mêmes ne sont pas fixes, elles sont également en mouvance constante. La vie de l'homme ne sera qu'une continuelle tension, voulant fixer définitivement et enfermer ce qui n'est que changement et mouvement, l'homme sera dans un combat permanent, dans un conflit sans fin avec la vie et avec lui-même. Donc le point de départ, la cause première a été comprise ; elle est la non-acceptation de la vie, elle est le rejet du mouvement créatif de tout ce qui est. C'est de ce rejet que naissent les pensées.

 

    Voyons maintenant ce qui alimente en permanence le cercle, le circuit des questions-réponses. Au départ nous avons une conception sur la vie, conception découlant de la peur de cette vie. Cette conception et la vie sont deux choses très différentes, la conception est statique et figée, la vie elle, est sans cesse transformée et toujours neuve. J'ai ma conception et je suis un être vivant, en mouvement. Cette conception qui me sécurise, crée en fait une friction permanente avec le monde, tous les actes de ma vie me montrent ce combat, cette tension. L'homme ressent tout ceci, et voulant le résoudre il cherche les causes de cet état présent. Il se dit que cela découle de sa manière de penser et de concevoir la vie. L'homme va constater que ce sont ses idées qui créent le conflit. Il va regarder ses idées et va les voir comme étant une masse de définitions, d'affirmations ou de négations et il va se dire : "toutes ces idées sont fausses, car elles ne m'apportent ni la paix, ni la liberté".

 

    Donc il va douter de toutes ses définitions personnelles, il va voir et comprendre qu'il s'était persuadé lui-même, qu'il s'était auto-conditionné pour un certain type de vision. "Mais maintenant, que vais-je faire ? Encore me conditionner différemment, me convaincre qu'un autre point de vue est le bon ; ou bien vais-je essayer de voir la  chose telle qu'elle est ?"

    Voyons que je me suis convaincu grâce à des pensées, à des comparaisons et des déductions, ceci est meilleur par rapport à cela qui ne l'est pas. J'ai comparé la chose présente à de multiples choses absentes, ou à mes pensées sur toutes ces choses. A chaque pensée, je ne regardais plus devant moi, dans le présent, j'étais dans le passé d'une chose inexistante. Les pensées sont des commentaires, des comptes rendus établis par l'homme et concernent ses expériences passées. Ses conclusions découlent de certaines circonstances, de certaines informations. Notre conclusion établie découle d'une expérience passée très précise ; mais comme nous expérimentons sans cesse des choses toujours nouvelles, donc toujours différentes, nous sommes constamment confrontés à autre chose que notre conclusion, cela nous désoriente et entraîne un doute permanent. Lorsque l'homme doute, il prend une conclusion ou une pensée ancienne, et il essaie de la remplacer par une autre plus récente.

     

    Nous avons des milliers de pensées en nous-mêmes, nous pourrions nous conditionner mille fois de suite, et toujours trouver un conditionnement différent à adopter. On ne peut épuiser cela par la consommation, c'est un cercle infini, et ce cercle est nourri par la pensée. Comprenons également, que les pensées ne sont pas séparées les unes des autres, elles sont le mouvement même de l'esprit. Nous pensons remplacer une pensée ancienne et erronée, par une pensée neuve et vraie, mais le récent, dès qu'il est retenu devient lui-même l'ancien. Lorsque l'on retient une définition, la vie nous apporte immédiatement la preuve de notre erreur ; toute conclusion, quelle qu'elle soit, isole et enferme l'homme dans lui-même. La conclusion n'est jamais du présent, mais toujours du passé, elle n'est pas la vie, mais l'idée de la vie. La conclusion n'est pas la liberté, mais l'idée de la liberté ; elle n'est pas la fleur, mais l'idée de la fleur et l'idée ne possède ni couleur, ni parfum. La pensée est essentiellement cogitation intérieure, la vie elle, ne peut qu'être vécue, et quand la vie est pleinement vécue, la liberté apparaît.

 

    Ce qui nourrit en permanence le doute intérieur de l'homme a été vu : c'est le mouvement de la pensée; mouvement qui est le fait de remplacer une pensée par une autre pensée. Mais voyons profondément que la pensée dite "neuve", n'est véritablement que la suite de toutes les autres pensées; elles se suivent et se valident mutuellement. La pensée "récente" fait partie du processus mental de l'homme, elle en est le dernier morceau, et avec elle, elle entraîne la totalité de ce même processus.  Si la compréhension profonde de tout ceci a eu lieu, fait-on de cela une nouvelle conclusion ? La compréhension profonde du mécanisme des questions-réponses, met fin totalement aux questions-réponses. Cette compréhension est une vision directe, sans commentaire ; - de telle sorte que la vision réelle n'est autre que la compréhension et la fin du

problème.

 

    L'esprit qui se libère va au-delà des actions et des réflexes mécaniques. Il découvre une terre de liberté. Quand il découvre, cela n'est pas une réaction à une pression ou à un désarroi, il voit car son regard est limpide, clair.

    Dans ce pays autre, le mouvement de l'esprit est la liberté même.

    - Au-delà de la pensée, des mots et de la mémoire, l'esprit "est ".
 

      


  Paul Pujol, Senteur d'Eternité.

  Editions Relations et Connaissance de soi

  "Du processus de la question", pages 30 à 35      

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21 février 2022 1 21 /02 /février /2022 11:06
Témoignage

 

 

  Ce tout jeune homme avait mis fin à toutes croyances, il était passé à travers tout ce processus, et tout cela s’était détaché de lui pour toujours. Il avait clairement vu l’illusion des religions, des sectes, du nationalisme ; toutes choses qui séparent les hommes et engendrent les conflits et les guerres. Il n’était donc plus français ou européen, il n’était plus également chrétien, bouddhiste, hindouiste ou autre. L’identification à un quelconque groupe fut très bien perçue comme une pure illusion, une vue de l’esprit.

 

    Il y eut une perception aiguë du conditionnement dû à l’histoire, mais aussi dû aux mécanismes des pensées ; il y eut une perception directe, vivante, de la nature du temps psychologique. Tout cela se fit sans aucun effort, emporté par la passion et la surprise de découvrir toutes ces choses. Toutes les perceptions intérieures se réalisaient de manière très naturelle, comme de l’eau qui coule. Il y eut plusieurs "expériences" subies, mais à chaque fois la lucidité montra l’illusion et l’irréalité de ces événements, alors les "expériences de l’esprit" cessèrent d’elles-mêmes. Puis à un moment donné, sans prévenir, quelque chose d’autre cessa, quelque chose de très ancien ; une chose vieille comme le monde. Il n’en prit pas conscience tout de suite, mais il sentit une immense décontraction, comme un fardeau millénaire qui venait d’être posé au sol.

    Les millénaires mémoriels venaient de tomber ; la peur, qui se perd dans la nuit des temps, la peur n’était plus. C’était la fin de l’illusion du temps psychologique, la fin du "moi" ; l’attachement à la continuité du temps n’était plus. Plutôt que le début de quelque chose, c’était la fin de "ce qui était", du monde des idéaux, des croyances, des œuvres de la pensée. Alors cette fin non prévue, non voulue, laissa l’esprit très décontracté, souple, et surtout immobile et très silencieux. Là, dans ce silence immense, il y eut un mouvement totalement différent, quelque chose commença à vivre, quelque chose de jamais vu, de jamais connu.

 

    Ce fut comme un autre univers qui s’ouvrait, le monde était entièrement neuf, plus intense, plus vivant et d’une telle beauté ! Le regard intérieur vit naître une intelligence autre, très sensible, une vision pénétrante qui voyait instantanément les soucis psychologiques. Cette vision, ce regard clair dès qu’il se posait sur quelque chose, résolvait immédiatement le problème. Toute situation existe par manque de clarté et de compréhension, dès que la lumière de l’intelligence l’éclaire, la souffrance ou ma prison mentale n'existent plus. Les conditionnements tombent pour toujours, ils n’existent plus. Il faut finir "ce qui est", profondément, véritablement. Le tout premier mouvement c’est la fin de ce qui est, on est alors hors du monde des hommes. Quand cette fin a lieu, alors existe un monde sans croyances, sans idéaux, quelque chose que l’homme n’a jamais exploré. Là, dans ce nouvel espace, l’esprit se met en marche, le mouvement dans l’inconnu commence à exister. Ce mouvement sans pensée, au-delà de l’expérience et du "moi", ce mouvement est la véritable méditation, c’est l’exploration silencieuse d’un immense continent, vierge de toute présence humaine.

 

    Cette fin de soi, et la découverte de cet autre monde se firent très rapidement, en moins de deux années tout cela eut lieu. Le jeune homme était persuadé que de nombreuses autres personnes avaient connu de tels événements dans leur vie, il ne se sentait pas du tout extraordinaire ou hors-norme (ce sentiment est toujours vrai, aujourd'hui). Tout cela était tellement naturel, tellement fluide. Pourtant quand il essaya d’en parler avec des amis, avec sa famille, il fut très surpris des réactions ou des commentaires. Certains ne voulaient pas en entendre parler, et d’autres disaient : "c’est vrai, il faut être libre", et ils suivaient une religion, ou pratiquaient de manière très superficielle différentes méditations. La plupart fuyaient leurs peurs dans des systèmes établis, et tous disaient chercher la liberté. Le jeune homme constata la grande difficulté qu’il y avait à parler de tout cela, mais surtout il constata le manque flagrant de vision profonde et de compréhension vivante, chez presque tous ses interlocuteurs.

 

    Alors il décida d’approfondir sa découverte, au lieu de parler, il se plongea profondément dans ce voyage, dans cet inconnu. Le silence fut gardé pendant près de vingt cinq années ; il y eut de nombreux écrits pendant cette longue période. Cette naissance de nouveaux mots, cette explosion de perceptions en mouvement, c'est véritablement la découverte d'une immensité sans nom, d'un pays où siège une immobilité immuable.

 

 

 

Paul Pujol, Senteur d'éternité

Éditions Relations et Connaissance de soi

Témoignage, page 15 à 17

 

 

 

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