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26 juin 2017 1 26 /06 /juin /2017 09:23

 

lac et montagne

 

       

Trévoux le 18 mai 2013

 

 

    Nous passions la journée avec une amie proche, après avoir pris le déjeuner ensemble, nous proposâmes de visiter une abbaye voisine que nous ne connaissions pas. Notre amie, habitant dans la région, connaissait déjà ce lieu, mais elle accepta volontiers de nous servir de guide dans cette découverte.    

    Le temps était très couvert et le ciel gris sombre, le soleil était bien caché derrière cette masse de nuages compacte et obscure. Quelques heures auparavant il avait plu et toute la nature, les arbres, les buissons, les chemins et les routes étaient détrempés et luisaient dans la lumière ambiante. Après quelques kilomètres, nous traversâmes un village et dans cette atmosphère un peu lugubre due à la météo, nous arrivâmes sur le parking de cette abbaye. Le site comprenait une église où se déroulaient régulièrement des messes, juste à côté il y avait un cloître et d'autres bâtiments, dont un très imposant et très haut. On apprit qu'à part l'église, toutes les autres bâtisses étaient dédiées à des activités artistiques tournant autour de la musique. Chaque année il y avait un festival de musique classique, elle était alors mise à contribution et de nombreux concerts étaient donnés dans ses murs.

 

    Nous pénétrâmes dans l'édifice, nous constations que les murs étaient assez tristes, il n'y avait point ici la beauté que l'on trouve souvent dans les endroits "religieux". Le lieu était assez quelconque et même insipide, en fait c'était surprenant, car presque toujours les édifices forgés par la foi des hommes avaient une atmosphère particulière, faite de silence et d'un certain recueillement. Mais là, il n'y avait rien de tout cela, même l'architecture du lieu était très banale, si l'esprit avait été un jour dans ces lieux aujourd'hui il s'était enfui.    

    Nous sortions à présent et par un couloir extérieur, nous arrivions dans le cloître attenant, on voyait posé au sol contre les murs, du matériel de chantier de bâtiment. Notre cœur se serrait un peu, il y avait trop de présence d'activité humaine dans ces lieux, il était inconvenant et gênant, presque irrespectueux de laisser trainer par terre ce matériel. Le lieu était trop investi par les hommes et leurs occupations, sentir le sacré ici devenait presque impossible. On regardait les découpes des fenêtres en ogive, toujours très belles, celles-ci originales avaient plusieurs formes entremêlées en haut des structures. Au centre de ce cloître, il n'y avait pas de jardin, la nature avait rendu l'âme elle aussi. Nous visitions les différents endroits sans trop parler avec notre amie. On regardait surtout et on essayait de sentir les choses.

 

    Le ciel s'était un peu éclairci maintenant, et quelques faibles rayons de soleil réchauffaient doucement l'air ambiant. On vit un escalier qui permettait de monter d'un étage dans le cloître, toujours assez silencieux, nous montâmes alors tous les deux ces marches blanches un peu sales. En haut on arrivait à un déambulatoire qui reproduisait la configuration de la cour de cloître, avec toutefois des colonnes très simples. La lumière et la clarté était plus présentes, et là, soudainement le silence se présenta de manière tellement forte, tellement intense... A voix haute on se demandait pourquoi le silence était présent à certains endroits et pas à d'autres, mais les paroles s'arrêtèrent et moururent d'elles même, car il était devenu sacrilège de parler devant cette immensité. Notre amie ressentit vivement ce qui se passait, nous étions totalement transfigurés, nous ne pouvions plus sourire, ni rire, ni avoir aucune expression sur le visage. Ce sentiment d'être en présence d'un silence infini était indescriptible, on était le silence, et la terre entière avait cessé tous ses bruits, le monde entier était devenu entièrement silencieux, comme en attente de quelque chose. Comme si la vie même allait mettre au monde un jour nouveau et sacré, en fait si on était très attentif on sentait que le sacré était descendu sur la terre. On marchait totalement immobile intérieurement, sans pensées, sans aucun mot, on faisait lentement le tour de ces murs, de cette ouverture sur la lumière. Juste en face de nous un petit oiseau, un rouge queue, chanta sa joie à la vie. Son chant était si discret, de toutes petites vrilles sortaient de son corps, et pourtant en l'entendant on entendait le chant de la terre, l'appel de la vie et la voix de l'univers entier. Vous étiez cet oiseau, car vous n'existiez plus à présent. La pluie avait laissé des perles de lumière qui brillaient, elles étaient accrochées au bout des plantes grasses qui sortaient des tuiles du toit. Partout la beauté nous entourait, le monde était devenu totalement différent, l'esprit était présent.

 

    Puis nous sortîmes et commençâmes à redescendre les escaliers, notre amie assez troublée s'assit un petit moment en bas. Nous ne parlâmes pas de ce qui venait de se passer, car cela aurait détruit le mystère de ce contact. Nous sortîmes à présent du bâtiment, et l'air frais de l'extérieur nous fit grand bien. Nous marchâmes tranquillement dehors, on se détendait en ramassant quelques fraises sauvages dans le parc.    

    C'était une journée magnifique, radieuse, avec un beau ciel gris, la pluie nous donne la vie et l'on méprise trop souvent les nuages obscurs qui nous la délivrent...

 

 

 

    Paul Pujol

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Paul Pujol - dans textes paul pujol
22 septembre 2016 4 22 /09 /septembre /2016 09:36
Promenade d'été.

                                                                                                                30 Août 1997

  

 

      Cétait il y a quelques années, nous faisions une promenade dans l’après-midi torride d’un été du sud. Le village et la campagne environnante semblaient assommés par la chaleur, en attente de la fraîcheur de fin de journée.

   Nous avions traversé quelques champs et un ou deux vergers, un chien nous accompagnait. Il courait, sautait partout, flairait toutes les pistes possibles, partait parfois au galop après un lapin distrait, ou essayait d’attraper un oiseau au sol. Malgré l’énergie qu’il mettait dans cette chasse, jamais il n’avait capturé quoi que ce soit. Et pourtant à chaque promenade le chien recommençait avec la même ardeur, avec un entrain et une joie totale. Sans aucun doute, tous ses "échecs" relatifs, ne s’étaient pas transformés en tristes souvenirs. Il ne savait pas s’apitoyer sur lui-même, car pour lui "hier" n’a aucune importance, en fait réellement le passé, "hier" n’existe pas. Seul compte la lumière du soleil, l’odeur de la terre, les talus et les fourrés remplis de caches et de terriers. Seul existe le présent, et dans ce réel, tout est inclus, l’oiseau, le lézard et le lapin gris, l’homme qui l’accompagne, les rangées d’arbres et les belles touffes d’herbes vertes. Et surtout, lui-même n’est pas séparé de cette immensité, de cette diversité qui engendre la beauté du monde.

  

    Après avoir longé un verger d’abricotiers, nous nous étions assis au bord d’un petit cours d’eau, celui-ci sillonnait de part en part, à travers le dédale des champs et parcelles qui s’étendaient à perte de vue. Le chien tout à son bonheur avait sauté dans l’eau, il pataugeait avec grand bruit et ignorait tout de la discrétion. Il avait sûrement flairé une nouvelle piste sur la berge voisine, et il fouillait avec obstination les roseaux et la maigre végétation présente. Il plongeait en créant des gerbes d’eau, ressortait en fonçant dans les feuillages, puis ressautait dans le cours d’eau. Tout ce remue-ménage fracassait le silence de l’après-midi, et toute la nature entendait le vacarme assourdissant. Le chien tout en continuant s’était à présent éloigné, nous étions calmes et très silencieux, sans pensées et immobile, assis sur les cailloux mis en place par la main de l’homme. Les yeux mi-clos, on appréciait pleinement cette lumière d’été, ou chaque chose resplendissait. La vision ne s’attardait sur aucune chose en particulier, quand un mouvement très lent se fit à notre gauche, juste à l’orée d’un bouquet de roseaux.  

    A un mètre à peine, un caneton venait de sortir du bosquet. Il posait une patte au sol, s’immobilisait, puis posait l’autre patte et s’immobilisait à nouveau. Il se déplaçait très prudemment, avec une lenteur surprenante. Toute son attention était portée sur l’homme assis, sur le danger potentiel qu’il représentait. Le caneton fuyait évidemment le chien, qui avec tout son bruit envoyait ses "proies" à l’opposées de son poste de chasse. L’oisillon avait dû traverser une bonne partie du bosquet, et il avait vu l’homme. Il avait observer un bon moment cet être immobile, danger ou pas danger ? Tous les hommes qu’il avait vu bougeaient tous, faisaient du bruit, et il le savait, étaient un danger mortel pour sa famille et lui. Puis celui-ci avait tranché, il n’y avait apparemment pas de danger, l’être semblait très calme, détendu, l’opposé d’un prédateur aux aguets. Cette tranquillité totale donna confiance au caneton, et chose contre nature, il se mit à découvert devant un homme, devant un de ces êtres qui depuis toujours chassent, tuent et mangent ceux de son espèce.

  

   Quand l’homme vit l’oisillon, aucun mouvement ne fut fait, si ce n’est les paupières qui se soulevèrent et les yeux qui suivirent le passage de l’animal. Cette beauté fragile, cette confiance et cette innocence offerte était une preuve que l’amour est perçu. Et que dans cette relation, dans cette unité, il ne peut y avoir de séparation, donc pas de prédation naturellement ; - pourquoi vouloir s’attraper et se détruire soi-même ? Dans cette relation, évidemment la peur et la crainte s’évanouissent, même si l’on reste prudent et attentif. D’ailleurs sans attention, on ne peut rien voir, rien comprendre, rien démonter, et quand l’esprit est rempli de mille illusions, comment pourrait-il s’ouvrir à la réalité ? L’oisillon disparut plus bas parmi les gros cailloux blancs et roux, le chien au loin continuait sa course folle. Nous nous levâmes doucement, c’était une journée magnifique, le ciel était d’un bleu les plus pur, il faisait chaud, et nous vîmes que nous étions véritablement en plein Eden. Nous commencions alors à marcher tranquillement, on imaginait que peut être le caneton nous regardait partir. Cette rencontre nous bouleversait, la vie est fragile et l’être humain est tellement brutal et violent. En s’offrant à notre vue, totalement démunit, sans aucune protection, l’oisillon avait dit "regarde comme je suis beau, mais aussi comme je suis fragile, tu peux me détruire, me réduire à néant. Pourtant je te fais confiance, je m’offre à toi sans armure, je n’ai aucune défense.  J’oublie toute la violence des tiens, je leur pardonne tout, " hier " n’existe pas. Je sais que maintenant il peut y avoir autre chose, quelque chose de rare, peut être pas unique, mais rare. J’ai vu qu’il y avait autre chose que la peur et la crainte, je sais que tu le vois aussi. Je t’ai donné cela, je l’ai découvert, jamais je ne l’oublierai et jamais je ne l’ai connu".

  

    Dans un autre temps, on aurait vénéré l’oiseau comme une divinité et on aurait réduit cette vérité en symboles creux. C’était il y a plus de dix ans, mais "cela", qui est au-delà de la peur et de la crainte, "cela" existe toujours. Cette qualité est indépendante du caneton, ou de tout autre être ou animal, simplement cela peut s’exprimer dans une relation au monde. Dans une relation au monde entier, pas à une partie congrue, réduite par la famille, la nation ou la religion. Mais par une relation entière, ou rien n’est retranché ou rejeté. C’est dans cette totalité, dans cette plénitude qu’alors peut s’exprimer l’amour. C’était il y a plus de dix ans, c’est maintenant, c’est intemporel et très sensible, avec de l’intelligence et de la beauté.

    Et parfois les yeux se brouillent, les larmes viennent, et l'extase s'empare de tout, de l'écrivain, des souvenirs, du monde entier.

  - La béatitude est là, et véritablement, sans aucun intellect, un autre monde s’offre alors.
 

 

    Paul Pujol," Senteur d'éternité  "

  Editions Relations et Connaissance de soi

  "Promenade d'été", pages 173 à 176.   

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Paul Pujol - dans textes paul pujol
7 août 2016 7 07 /08 /août /2016 21:45

 

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                                                                                        Trévoux le 19 octobre 2011

  

 

     Lors de notre dernière rencontre en début d'année à Paris, une participante a posé une question intéressante, sur la situation et l'état de la mémoire quand la pensée est absente ou suspendue. Question que nous ne nous étions jamais posé, devant cet inédit, il n'y eu pas de réponse satisfaisante, ni de véritable exploration commune sur le moment. Aussi cette interrogation fut gardée à l'esprit, et les mois passèrent tranquillement sans effort de la volonté, sans réponse forcée d'aucune sorte. Un jour, alors que nous ne pensions pas vraiment à tout ceci, une clarté apparut, pure comme du cristal, comme une source d'eau claire.

  

    Que devient la mémoire, quand la pensée est absente ? Quand "l'observateur est un avec ce qu'il observe", quand la distance psychologique n'existe plus que fait la mémoire ? Quel est le lien, le rapport entre la pensée, la mémoire et le cerveau ? On le voit le sujet n'est pas simple et demande une grande intensité dans l'observation des mécanismes de la perception. Tout d'abord il est important de ne pas parler de théories ou d'idées imaginaires, il ne s'agit pas de faire des spéculations hasardeuses. Donc si on n'a pas vécue cela de nombreuses fois, de centaines et des centaines de fois, toute enquête reste sans valeur. Ceci étant posé, quelle était en fait la question, est pourquoi a-t-elle était exprimée ?

  

    Lors de notre discussion, nous avions évoqué la possibilité du regard sans la pensée, de l'observation se faisant dans le silence de l'esprit, et donc de l'absence de pensée. Alors notre amie a posé son interrogation : "Que devient la mémoire dans cette action, si la pensée est absente, quand est-il de la mémoire ?" Regardons très précisément ce qui se passe, d'abord que se passe-t-il dans l'esprit pour que les pensées s'absentent ? C'est la toute première étape ; tout d'abord l'esprit est calme, détendu, totalement décontracté, le mouvement des pensées n'est pas dominateur. Il peut y avoir des pensées, mais elles n'éveillent pas dans l'esprit d'agitation particulière, en fait elles ne font que passer sans créer de perturbations émotionnelles. Donc l'homme est très calme, et aussi il y a une qualité de grande clarté dans l'esprit, d'équilibre harmonieux. Ce n'est pas le calme d'un esprit confus qui à besoin d'une pause dans son agitation. Non plus le calme qui viendrait après une stimulation due des drogues ou à des fortes exaltations émotives. Bref le calme après la tempête dans le crane et dans le corps. Cela n'est pas également un calme qui serait un abrutissement de l'esprit, un engourdissement due à la fatigue, au stress, en fait ce n'est pas le résultat d'un esprit assommé par la vie.

    Une très grande clarté règne alors dans l'esprit, il y a un ordre naturel, tranquille et serein. Cela est important pour comprendre notre enquête, et pour avancer dans notre exploration commune. Donc il y un grand calme et l'esprit est très clair, ces deux états font que l'esprit, le cerveau est en paix, vraiment en paix...Et donc soudain, devant nous, se dévoile un immense ciel avec le soleil finissant, l'espace est rouge de feu et de lumière. Je vois cette beauté, et je suis emporté par tant de grâce, l'observateur devient le ciel, le soleil rouge, les nuages lumineux. Dans cette union il n'y a nulle pensée, nulle entité pensante, donc pas de penseur. Nous en sommes là, et vient cette question surprenante : Mais que fait la mémoire dans cette union hors de la pensée ? Quelle est la relation entre les pensées et la mémoire, et aussi le cerveau ? Les pensées sont le souvenir de nos expériences, de notre vécu, et elles sont stockés dans la mémoire, cette même mémoire est quand à elle situé dans le cerveau. Donc il y a un support physique à tout cela, c'est le corps, le cerveau. Tout cela existe et est de l'ordre de la matière, n'est-ce pas? Quand il y a un événement, un contact, l'homme pour faire face à cette situation utilise sa pensée, il sort de sa mémoire des pensées qui correspondent à ce type d'événement. Cela se fait très rapidement, et la plupart du temps nous n'en n'avons pas du tout conscience. Nous croyons que nous pensons par nous-mêmes librement, en fait n'est-ce pas les événements qui nous font penser et agir ? Ce n'est pas nous qui pensons aux choses, ce sont les choses qui nous font penser.

  

    La pensée se situe dans la mémoire, qui elle-même est dans le cerveau. Donc quand la pensée entre en jeu, on peut dire que c'est une expression qui vient de la mémoire, c'est la mémoire qui est en mouvement, qui est activée en quelque sorte. Par mémoire nous entendons ici, la mémoire des événements, des expériences, nous ne parlons pas de la mémoire corporelle, où de la mémoire des cellules qui sont toutes les deux bien plus anciennes. La mémoire cellulaire est l'information de base essentielle à la construction du corps ; la mémoire du corps comme la digestion, la respiration, les battements du cœur est elle, vitale pour la survie du corps. Notre corps n'est qu'une suite de mémoires, qu'un empilement de mémoires et d'informations plus où moins anciennes, de la dernière expérience vécue il y a quelques secondes, à la mémoire de la vie sur terre depuis son origine. Et certainement nos cellules gardent une trace du cosmos, de l'Univers dans lequel tout naît et meurt au final. La mémoire a différentes strates, plus ou moins anciennes, les pensées en sont la toute dernière et la plus récente, car nous l'alimentons en permanence. Donc nous parlons bien de la mémoire récente, celle que nous construisons constamment, récente ne veut pas dire que ses racines ne soient pas anciennes. Ses origines remontent à nos premiers contacts avec le monde, quand nous étions enfant, à nos premières sensations, et depuis nous rajoutons régulièrement et sans arrêt d'autres informations et ressentis.

  

    Quand la pensée entre en jeu dans l'esprit, c'est l'expression de toute une chaîne d'informations qui se tiennent entres elles, notre pensée "récente" est coloré par toute les autres. La mémoire est constituée de couches successives qui servent de support aux couches les plus récentes. La pensée n'est-elle pas une émission de la mémoire, elle en est "la parole et le son". Si la pensée est absente, la mémoire "parle-t-elle" ? Il y a le silence, la mémoire existe toujours naturellement, on ne devient pas amnésique ou névrosé. Dans ce grand silence, la mémoire se tait tout simplement, mais nous savons bien qui nous sommes et où nous nous trouvons (par exemple), mais dans ce calme et dans cet ordre intérieur, nous n'avons pas besoin de nous dire tout cela. Nous savons tout cela, avant que le silence n'arrive, nous avions nommé toutes ces choses de manière naturelle, nous avions dit "Quelle belle journée magnifique et quel ciel bleu." Mais est-il utile de répéter cela sans cesse ? Nous avons ces informations, nous connaissons évidemment le lieu de promenade, et plein d'autres informations sont présentes dans la mémoire et prêtes à être utilisées si cela s'avère nécessaire. Mais là, dans cette paix silencieuse, cela n'est pas utile, alors la pensée s'absente et la mémoire se tait, elle s'éteint ? C'est comme la lumière électrique dans une pièce, si on n'en a pas besoin, on l'éteint. Elle est toujours présente dans le câblage électrique, elle est reliée aux différents interrupteurs, aux ampoules, mais on ne l'utilise pas. Sauf que dans le cas de l'esprit, cela échappe à tout contrôle et à toute domination de la volonté, car la volonté n'est qu'un mouvement de la pensée, du penseur. La pensée ne peut produite cet état, cela ne peut être le résultat de l'ambition personnelle, d'un désir. Le calme et la véritable paix doivent exister dans le cœur et dans l'esprit.

 

    Nous voyons que la mémoire ne s'exprime plus, elle est disponible dans le cerveau, mais elle est inactive, les pensées elles, sont totalement absentes. Quand est-il alors du cerveau ? Ce qui fait les souvenirs, les nombreux hier, la mémoire du passé est éteinte, totalement silencieuse, pourtant la vie est là, le cerveau est vivant. Que se passe-t-il alors ? Cela veut-il dire que le cerveau vit même si la mémoire n'est pas là ? Pourrions-nous dire qu'il existe dans le cerveau "une partie" qui n'est pas concerné par la mémoire ? Il y a naturellement "une partie" consacrée à la mémoire, mais elle n'est pas tout apparemment, il y a quelque chose d'autre qui n'est pas mémoriel, basé sur le passé et sur le temps. Sommes-nous fous de faire cette enquête, et de dire ce que nous disons ? Le terme "partie" a été mis entre guillemets, car il sous entend que le cerveau soit séparée en deux parties, l'une ancienne dominée par la mémoire, et l'autre différente et non soumise au temps. Cette séparation est d'ordre subjectif, et est due à notre moyen de communiquer avec des mots, qui sont eux-mêmes limités. Plutôt que "parties", pourrions-nous dire fonctions, capacités ? Le mieux, il me semble, est de dire que la structure du cerveau a différents agencements, différentes manière d'agir. Mais sil s'agit toujours d'un seul cerveau, il n'y a pas de dualité, ni d'opposition ou de conflit à ce niveau. Cela me paraît très important.

 

    Donc il y une structure basée sur le passé, c'est "le vieux cerveau", qui gère tout ce qui relève de la mécanique de la vie, qui s'occupe de la survie du corps, de l'alimentation, des nombreux problèmes de la vie courante. Cela marche relativement bien, dans la plupart des cas. Et il y a, comment pourrait-on dire ? "Un cerveau neuf" (rappelons ce que nous avons dit plus haut, ce n'est pas une opposition, ni un conflit) qui ne dépend pas de la mémoire et du temps, qui agit dans les situations subtiles des relations humaines. Qui existe quand l'action mécanique, biologique de la vie s'avère inefficace. Quelque chose de neuf, c'est quelque chose qui n'est pas la répétition du passé, c'est une chose qui n'est pas la suite d'hier, et donc elle est libre d'agir selon les situations réelles, et non selon des souvenirs, des théories ou des croyances. En cela, il ne peut exister de nostalgie, ni de peur, on se rit de l'espoir et jamais il n'y a le souci du lendemain ?

    Comment le cerveau peut-il avoir une partie totalement indépendante de la mémoire ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Voyons d'abord mieux ce qu'est la mémoire, c'est une accumulation d'informations, qui se rajoutent les unes aux autres, de manière continuelle et constante. Chaque nouvelle information est intégrée dans l'ensemble, et elle renforce la cohésion du tout. Donc cela crée une force de cohésion, et donne un sentiment de continuité dans l'esprit, une certaine stabilité. Le corps vit et dure dans le temps, du moins jusqu'à sa mort ; mais en attendant ce point final il faut le protéger, le nourrir, le soigner, bref respecter ce corps et le maintenir en forme pendant toutes ces années de vie. Ce sentiment de durée, l'esprit, ne l'étend-t-il pas aussi à la dimension intérieure ? Avec cette idée du moi, du je, "mon esprit", avec la différence que cela crée avec "l'autre". Tout n'est que changement sur cette terre, modification, disparition, vie et mort se suivent dans un ballet effréné. Même au cœur de nos cellules, tout meurt et renaît sans cesse, tout change constamment. La pensée elle aussi, dans sa mécanique première, est totalement évanescente, elle n'est qu'un bref éclair, qu'une pulsion électrique basique de très faible durée. C'est un des raisons pour lesquelles on ne peut observer la pensée de manière isolée, on observe un flux, un mouvement de pensées, pas une pensée en particulier.

 

 

    Ce flux de pensées donne donc un sentiment de continuité, de durée, la pensée se croit inamovible, et avec le temps arrive la croyance du moi, de l'esprit individuel, autonome, de l'âme ou de l'atman. Comme nous ne connaissons que ce mouvement, nous le prenons pour le réel, et nous affirmons qu'il n'existe rien en dehors de lui. La pensée en dominant tout l'espace de l'esprit, s'arroge le nom de réalité, et elle décrète que cette réalité perdurera après la mort. Mais cette action crée dans l'homme une vie et des actions toujours de plus en plus mécaniques, de plus en plus répétitives, nous devenons alors comme des automates, des machines. Alors la souffrance domine notre vie entière, nous perdons l'éclat et la joie simple, il nous faut des stimulants pour tenir. Cette vie est devenue tellement absurde, injuste, et si laide, alors je vais voir les églises, les maîtres à penser, je me perds dans les délices du plaisir, je m'enivre et j'abrutis mon esprit afin d'oublier l'abîme de ma vie. Sans m'en rendre compte, j'insensibilise mon esprit, tout mon être, car je ne veux plus voir l'état désastreux où je me trouve.

    De manière mécanique, l'activité mémorielle si elle seule existe, tendra toujours à fossilisé les actes humains, car il y aura toujours répétition et prolongation de ce qui existe. C'est à dire que le neuf, l'inédit ne pourra pas être, et voyons simplement ce que cela veut dire, cela signifie que dans la vie de l'homme il n'y aura jamais de véritable changement, jamais de perception d'un matin comme étant le premier matin du monde. Nous perdons alors notre fraîcheur, notre capacité à crée quelque chose de totalement différent, d'entièrement nouveau. Qu'est que la création ? Si ce n'est l'apparition de quelque chose qui n'est pas souillé par le passé, quelque chose que vous n'avez jamais vu, jamais entendu ! Voir une chose qui n'a jamais exister, comme la naissance d'un nouvel Univers. Le cerveau à cette capacité de régénérer notre vie, notre regard, nous pouvons alors voir le soleil du matin comme la première fois, car en fait, c'est un tout nouveau soleil. C'est notre souvenir qui est ancien, mais l'astre du jour lui est neuf, flamboyant et étincellent de beauté. Si la mémoire s'éteint, la vie est totalement neuve et si pleine de vie, immense et tellement belle, souveraine. Et nous-mêmes nous sommes vivants, nous observons alors le mouvement des pensées de la même manière, et soudain nous voyons les pensées comme les toutes premières pensées, neuves et vierges de tout passé.

 

 

    Que ce passe-t-il dans cette action ? S'il vous plaît, que se passe-t-il ? Nous voyons ce mouvement comme un tout nouveau mouvement, donc il n'est pas relié au passé, n'est-ce pas ? La pensée qui se fait jour dans l'esprit n'est plus la suite des autres pensées, elle vient de naître à l'instant, et aussitôt elle meurt, remplacer bientôt par une autre qui va elle-même mourir dans peu de temps. Ces pensées ne sont plus l'expression de la continuité, elles ne sont plus enchaînées les une aux autres, et donc l'illusion du temps psychologique disparaît, le moi prend fin, il s'éteint. Comprenons bien, voir le mouvement des pensées, ce n'est pas "penser aux pensées", c'est prendre conscience de l'existence de ce mouvement. C'est comme dire "je suis conscient de boire un verre d'eau", c'est juste une série de mots, et cela n'a rien à voir avec le fait réel d'avoir conscience de boire un verre d'eau. N'intellectualisons pas notre recherche, restons libres des mots et des paroles, ils sont justes des outils pour approcher le réel. Si un outil devient inefficace, on le change et on essaie d'en trouver un plus adapté à la situation. Donc le cerveau possède une capacité qui permet à l'homme de se libérer du carcan du temps et de la souffrance.

 

 

    La pensée s'absente, la mémoire s'éteint, et le cerveau jeune permet l'éclosion de la liberté. Cela seul permet de mettre en place une réelle rupture avec le poids du passé, sinon l'homme est perdu. Seule la création du neuf, du non-connu, peut engendrer un véritable changement profond dans la psyché de l'homme. L'apparition du neuf c'est la seule révolution qui vaille, ce vrai changement ne peut-être qu'une mutation, dans le sens qu'il donne naissance à ce qui n'a jamais exister auparavant. C'est comme la naissance d'un amour inconnu.

 

 

  Paul Pujol, Correspondances.

  Editions Relations et Connaissance de soi.

  De la pensée, de la mémoire et du cerveau, pages 123 à 132.    

 

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Paul Pujol - dans textes paul pujol
27 juillet 2016 3 27 /07 /juillet /2016 08:08

 

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                                                                                                                  1 juin 2010

      

 

      Cette personne devait être un général d'armé ou un colonel, nous ne savions pas très bien, en tout cas c’était le chef hiérarchique de cette base militaire du sud du pays. Il était entouré de ses trois assesseurs, également des gradés, mais situés certainement en dessous dans cette même hiérarchie. Ils avaient fait venir ce tout jeune homme, qui avait à peine vingt-deux ans, et ils se trouvaient tous là dans cette pièce, pour réaliser, à leurs yeux, un acte solennel et officiel. Le jeune homme était arrivé il y avait peu de temps, et il avait refusé d’obéir à tout ordre. Il avait naturellement décliné l’uniforme, le coiffeur et tout le système de conformité qui était imposé. Mais il y avait un souci, car dans ce pays et à cette époque, cela était obligatoire et cela faisait force de loi. On était totalement conscient de ces éléments, cependant il était hors de question de porter tel ou tel habit, ainsi que de prendre une arme et d’en apprendre son fonctionnement. Tout cela avait été décliné sans agressivité d’aucune sorte, mais avec une grande fermeté.



    Naturellement cette attitude ne pouvait être tolérée, et le jeune homme se trouva emprisonné, ce qui restait logique dans ce système établi. S’il y a des règles, il y a des sanctions pour ceux qui dérogent à ces mêmes règles, aussi il n’y eut pas de surprise quand cela arriva. Mais cette personne avait une raison personnelle, privée, et elle devait sortir rapidement de cet emprisonnement. Aussi la décision fut prise de cesser de s’alimenter. En fait, le jeune homme refusait toute collaboration, même la plus minime. Il faut bien comprendre que cela se réalisa sans aucune tension, sans friction, simplement il disait "non merci" à tout ce qu’on lui présentait. Même à un statut officiel "d’objecteur de conscience", c’était la case attribuée aux personnes comme lui, et cela aussi fut refusé. Bien évidemment, ce comportement ne pouvait être toléré dans ce lieu de discipline et de soumission.

    On le mit donc en isolement, mais cela ne lui posa aucun problème. Le jeune homme était serein, tranquille, et les autres personnes ne montraient en fait que de la gêne ; mais pas une seule fois de la violence ou de l’énervement ne s’exprima. Cela durait depuis une semaine ou deux déjà, et pour la hiérarchie c’était intolérable.

    Alors ils firent venir cette personne dans le bureau du plus haut gradé de ce lieu militaire. Ils étaient tous là, avec aussi un simple soldat qui avait escorté le jeune homme jusqu’ici. Le haut gradé prit alors la parole et il expliqua le pourquoi de cette réunion ; c’était une démarche officielle prévue dans les cas de désobéissance caractérisée. Il nous dit, qu’il allait nous demander par trois fois de nous soumettre aux ordres, c’était la procédure, et les trois autres gradés subalternes servaient de témoins, afin de valider l’exactitude de ladite procédure. Nous l’écoutions sans dire un mot. Une fois sa présentation faite, il prononça, comme au théâtre, trois fois son injonction. Il est évident que nous ne répondîmes même pas, et seul le silence suivit ses demandes répétées. Il nous regarda, puis s’adressa aux trois autres individus, il dit : "messieurs, vous êtes témoins ? Nous sommes tous d’accord ?". Nous trouvions cette mise en scène un peu ridicule, mais toutes ces personnes semblaient y tenir énormément.



    Le chef s’adressa au jeune homme alors de manière moins officielle, et moins procédurale. Il lui indiqua que cette décision d’insoumission le suivrait toute sa vie, l'empêchant d’accéder à certaines fonctions, par exemple administratives. Il parla aussi du jeûne entamé, et indiqua qu’il pouvait y avoir des séquelles physiques importantes et invalidantes. Ce n’est pas qu’il était prévenant, ayant le souci de votre santé ; il cherchait juste à faire peur, ses réflexions étaient plutôt des sortes de menaces, des mises en garde concernant un sombre avenir. Le jeune homme prit alors la parole, et demanda au général d’armée s’il se rendait compte de ce qu’il disait, de la violence insensée de ses propos. La conclusion de cette expression fut : "monsieur, sincèrement, je préfère être à ma place plutôt qu’à la vôtre". Un silence gêné s’installa, on s’entendait presque respirer ; puis un geste fut fait vers le simple soldat pour qu’il nous fasse sortir et nous ramène en cellule.



    Toute la société se présente comme une succession d’institutions qui essaient d’asservir l’homme. Le but de ces mécanismes est de rendre l’homme conforme aux attentes de cette société ; il faut être soumis à la religion, à la morale sociale, à l’armée, au politique, soumis au schéma qui s’étend aussi dans le domaine privé. Ce très jeune homme était confronté, comme d’autres, à toutes ces pressions extérieures, religieuses, privées, administratives ou autres. Pour vivre en communauté, il est nécessaire d’avoir des règles et des lois ; sinon l’anarchie est là et chacun vit selon son plaisir et son désir. Par contre quand ces règles de vie commune s’étendent à notre manière de voir la vie, quand elles veulent nous contraindre à penser de telle ou telle façon, là le chaos est dans le monde. Il s’ensuit que chacun choisit un camp, chrétien, bouddhiste, français ou allemand ; chacun choisit sa case de conformité, et le désordre court, la fragmentation de la société se met en place.

    Les hommes se brutalisent, s’entretuent ; le frère contre le frère, le fils contre le père ; ne voyons-nous pas toute cette folie ? Il nous faut absolument et totalement être libres, cela ne veut pas dire "faire ce qui me plaît", car "ce qui me plaît" est le conditionnement que la société m’a inculqué, n’est-ce pas ? Etre libre, c’est être totalement seul, insoumis et responsable de l’état du monde. 

  

    Être insoumis, totalement insoumis, c’est être hors du monde des hommes. Celui qui demeure seul, entier, "est" imperturbable comme un roc ou une montagne. Alors véritablement, un autre mouvement naît dans l’esprit, un mouvement sans fin, insondable.

 

 

 

  Paul Pujol, " Senteur d'éternité ".

  Editions Relations et Connaissance de soi

  "De l'autorité et de l'insoumission", pages 153 à 156.

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Paul Pujol - dans textes paul pujol
14 février 2016 7 14 /02 /février /2016 19:32

   


 

 

    Tous ces systèmes ne cherchent aucunement la Vérité; et par cela même, toutes ces religions, ces gurus, ces sectes, toutes ces organisations ne peuvent et " réellement " ne désirent pas vous faire découvrir la Liberté.

  Extrait du texte ci-dessous.                         
 
 

 

3 décembre 2004

 

  

    C'était il y a quelques années, nous étions en séjour dans une communauté où les traditions bouddhistes étaient en vigueur. Ce groupe avait tout un système religieux vieux de quelques siècles, et son origine en Orient himalayen lui donnait un caractère d'authenticité qui ne pouvait être discuté. Il n'y avait pas dans cet endroit de pression psychologique violente ; sûrs de leurs atouts, les adeptes laissaient le temps aux incrédules, certains que les conversions se feraient naturellement.  Nous étions un peu à part, car nous ne participions jamais activement à leurs rites et aucune "conversion" ne semblait poindre à l'horizon. Bien souvent le silence était notre compagnon, et la nature une complice véritable lors de nombreuses marches.

    Il est évident que la plupart des personnes présentes étaient certaines que le jeune homme allait basculer à un moment ou à un autre. Il était toléré avec bienveillance par tous ; les religieux dont il ne parlait pas la langue le savaient présent, et ils le laissaient tranquille. La communication était pratiquement impossible, car il fallait se prosterner en reconnaissant une autorité ; mais en religion, il n'y a pas d'autre "autorité" que sa propre compréhension. Tout à fait logiquement, aucun gourou ne pense pouvoir apprendre quoi que ce soit avec un jeune homme, qui plus est s'il est occidental. Donc, celui-ci ne pouvait communiquer avec les religieux, principalement parce qu'il n'y avait plus aucune croyance en lui, plus aucun dogme, aucun rite et aucune technique sacrée.

    Les conditionnements avaient volé en éclats, quelque chose de neuf était apparu ; le déplacement en cet endroit avait pour but de communiquer cette découverte, de partager cette vision vivifiante. Très rapidement, l'impossibilité de partager " l'inédit " se fit jour, une tradition ne peut s'ouvrir à quelque chose de totalement neuf. Véritablement, l'inconnaissance ne peut avoir aucun contact avec la connaissance. La liberté ne peut dialoguer avec la prison, car pour la prison la liberté n'existe pas. Le mouvement d'une tradition est le fait de vouloir se prolonger dans le temps, se perpétuer et avoir le plus d'adeptes possible. Aucune tradition ne cherche à s'ouvrir vers la découverte, aucun tracé mis en place par ceux qui savent, ne cherche la vérité.



    Les religions, anciennes ou neuves, ne désirent que prospérer, grandir, avoir du pouvoir et de la puissance. Tous ces systèmes ne cherchent aucunement la vérité ; et pour cela même, toutes ces religions, ces gourous, ces sectes, toutes ces organisations ne peuvent, et "réellement" ne désirent pas, vous faire découvrir la liberté.

 

    Devant ce constat de non-communication, le jeune homme ne fut ni triste, ni gai, en fait pour lui cela n'avait pas grande importance. Il ne voulait convaincre, ni imposer aucune chose à personne, simplement il vivait profondément cet état de grâce et il se trouvait là, c'est tout. Dans cette communauté il y avait également des animaux de compagnie, quelques chiens, et un chat. Celui-ci était un mâle, il revenait souvent blessé après avoir disparu quelques temps, sans doute s'était-il confronté à d'autres chats rivaux dans la campagne alentour. Nous nous rappelions qu'un jour, il était revenu très abîmé, la tête enflée pleine d'entailles et de vilaines plaies. Nous avions craint pour sa vie, mais les chats sont résistants, et il s'était remis doucement sur pied. Une relation affectueuse, mais non insistante, s'était établie avec ces animaux.  Nous dormions à cette époque dans les combles d'une grande bâtisse, qui étaient aménagés de manière rustique en dortoir. On y accédait par un escalier en bois extérieur, des matelas étaient installés de part et d'autre de la longue pièce. Au bout, il y avait une séparation simple faite de tissus, et là deux autres matelas étaient disposés, séparés également entre eux par une cloison fine. Dans cette intimité toute relative, nous dormions sur la couche de gauche, cet endroit était sans fenêtre et sans chauffage, mais il était accueillant dans son austérité. 

 

    Le jeune homme écrivait souvent le soir à la lueur de bougies. Une nuit alors que tout était silencieux, aucun bavardage inutile, aucun bruit ne venant troubler le silence nocturne, nous sentîmes un mouvement furtif tout près de nous. Nous ne bougeâmes aucunement, ni ne fûmes effrayés, ce mouvement très silencieux et très doux venait du chat. Celui-ci longea le corps emmitouflé dans un chaud duvet, aucun mot ne fut prononcé par le jeune homme ; le chat très discret se mit tout contre notre tête, se roula en boule et s'endormit. L'homme et l'animal dormirent ensemble dans une communion entière, le gage d'affection et de confiance qu'avait témoigné le chat était important. Jamais cela ne se reproduisit une seule fois, c'était inutile. Le chat était le chat de tout le monde, pour rendre visite au jeune homme, il avait dû monter toutes les marches du grand escalier, traverser l'ensemble du dortoir où d'autres personnes dormaient également, se faufiler à droite et à gauche. Tout cela pour finalement venir dormir contre la tête d'une jeune personne. En fait, c'était une déclaration d'amitié profonde et d'amour. Le chat n'a pas de croyance, il ne se dit pas religieux, et donc un contact est possible, et cela était une bénédiction sur terre. 



    Une autre fois, alors que nous nous promenions tranquillement dans un champ voisin, juste à l'orée d'une forêt, nous vîmes arriver tous les chiens de la communauté. Ils étaient trois ou quatre, mais nous ne les comptions pas bien évidemment. A nouveau aucune parole ne fût prononcée, nous n'avions appelé personne, ils étaient venus de leur plein gré, en totale liberté. Nous marchions ensemble, nous étions un, pas même une caresse ne fut utile, nous étions l'un d'eux, et ils étaient nous. Après quelques instants, nous nous assîmes dans le sous-bois, un ou deux s'assirent avec nous, comme des amis complices ; - en cet instant, il n'y avait plus d'homme et également plus de chien, plus d'être humain et plus d'animal. Il y avait une vie si immense, si intense, l'esprit était là, sans limite, infini. Ce n'était ni mystique, ni exotique, cela était le réel. Soudain, les chiens se levèrent et partirent en courant dans un seul mouvement d'ensemble. Le jeune homme assis ne bougea pas, à présent il était comme un arbre, comme la terre, et la forêt était en lui.

    Dans ce calme très profond, une autre rencontre eut lieu. Sur la gauche, un moine vénérable qui arrivait, nous avait vus au dernier moment et il s'était esquivé rapidement, pour ne pas nous déranger ou pour ne pas nous parler. Seulement le chemin n'avait pas d'autre passage, et il savait que nous l'avions vu. Ainsi donc, il réapparut en souriant, tout à fait détendu et il s'assit à nos côtés. Là, évidemment il y eut une grande différence avec les animaux, avec les arbres et la forêt. Nous ne pouvions pas vraiment discuter ensemble, car nous ne parlions pas la même langue. Après un court instant de silence, en montrant le jeune homme, il prononça le nom d'un ancien gourou légendaire de sa tradition. Nous comprenions que celui-ci indiquait que nous lui faisions penser à cet illustre personnage. C'était un compliment mêlé d'humour, dont le moine était coutumier, il n'y avait cependant pas de moquerie dans ses propos. Il fut répondu au vieux moine une chose très simple, le jeune homme lui fit "non" de la tête et il donna son propre nom. Sans aucune prétention, ni agressivité, comparer un être à un autre, c'est le déni du présent. Le moine fut surpris et embarrassé par la réponse, il nous salua avec sympathie puis s'éclipsa en silence.  

 

    Que peut apporter un jeune occidental à un vieux moine asiatique ? Absolument rien ! Il n'y a rien à donner, car rien ne se possède. La vérité n'est pas acquise, détenue dans les écritures et par la mémoire. Elle ne peut être un savoir, car celui-ci devient puissance et connaissance ; alors les relations entre les hommes ne sont que des relations de domination, de pouvoir, de pression et d'asservissement de l'autre. Simplement il faut être libre, constamment, d'instant en instant, souple, sans dogme, ni conclusion établis. Dans ce mouvement, on découvre le monde, et cette découverte peut être commune avec l'autre. La fraternité véritable, c'est le partage de cela ; c'est l'indication du sacré dans la vie quotidienne. C'est l'apparition d'un monde autre, la découverte permanente de cette immensité ineffable.

    L'esprit est au-delà de toute religion ou croyances, aucune frontière ne peut le circonscrire. Car véritablement l'esprit est un, et par cela, il est le monde dans sa totalité. 
 


  Paul Pujol," Senteur d'éternité ".

  Editions Relations et Connaissance de soi.

  La communauté religieuse, pages 117 à 122.    

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