10 novembre 2020 2 10 /11 /novembre /2020 14:45

         DSC01949(1)FD    

 

Juin 1990

 

     

 

    La vie de l'homme n'a aucune signification profonde, n'a aucun sens réel, qui soit au-delà de la simple réaction, qui soit autre chose qu'une action due à un conditionnement. L'homme, tout au fond de son être, sait cela, il sait l'illusion des apparences. Le visage peut se voiler de satisfaction, mais l'esprit, lui, ne le peut pas, seuls les sentiments profonds le modèlent et le transforment. L'esprit de l'homme n'est pas touché par les agencements extérieurs, sa crainte et son non-accomplissement sont ses seules bases.

    C'est sur ces bases que l'esprit crée l'illusion du moi, car le moi qui perdure après la mort donne un espoir, puisque tout ne s'achève pas. Le non-accomplissement de l'esprit est moins pesant, car il y a de nombreux futurs pour s'accomplir. Tout ceci apaise l'esprit, car on lui donne une échappatoire, son état présent n'est pas irrémédiable, demain la solution sera trouvée. Et l'esprit se satisfait, l'inertie et la somnolence s'installent, ce qui aide encore à mieux oublier ce qui est présent, là, tout au fond, c'est à dire le centre même de l'esprit. Voyons que ce mécanisme ne résout aucune chose, il permet à l'esprit de s'assoupir et de ne pas affronter la réalité ; cela entraîne une satisfaction des limites. L'esprit s'émousse, car il accepte la laideur en lui, il ne veut pas la détruire, il la gère de son mieux afin de subir le moins de dérangement possible.

 

    Quels sont les fondements de la crainte, et du sentiment de non-accomplissement de l'esprit ?  La crainte de l'esprit humain est essentiellement basée sur le refus viscéral de la mort. L'esprit de l'homme tout au long de son existence à façonné l'image d'un moi, c'est-à-dire une partie de l'esprit qui soit autre que la matière, que le physique. Cette croyance est créée par le mouvement permanent de la pensée, celle-ci cherche toujours à se prolonger dans le temps, à exister sur une base statique, figée. Cette croyance est étroitement liée au sentiment de non-accomplissement, chaque homme possède cela en lui, mais très peu arrivent à définir exactement cet état intérieur.  

    Qu'est-ce donc que le non-accomplissement ? Une chose qui n'arrive pas à s'accomplir pleinement, c'est une chose qui n'arrive pas à utiliser la totalité de ses possibilités. C'est un état, où un être humain doué de vie et de sensibilité extrême, ne peut exprimer pleinement toutes ses facultés. Donc au tréfonds de l'homme siège son esprit, cet esprit ne peut vivre pleinement, ne peut s'exprimer entièrement. Quel rapport existe-t-il, entre cet esprit individuel non-accompli, et la croyance profonde du moi ? Le moi est considéré comme étant "la partie divine" de l'esprit, cela est son essence même. Donc l'esprit n'est pas essentiellement crainte, violence, jalousie et ambition ; étant d'essence divine, il n'est plus uniquement un produit conditionné. Aucun être humain ne peut s'accomplir pleinement si son action est limitée par des démarcations, si belles soient-elles. Le moi est la partie privilégiée de l'esprit, mais l'esprit de l’homme dans sa totalité n’est-il pas un produit entièrement conditionné. Les sensations, la mémoire, le cerveau, les pensées et les sentiments, tout cela forme l'esprit humain. Il ne peut agir autrement que par référence aux conditions de toute vie ; cela n'est ni triste, ni gai, ni plaisant ou déplaisant, "cela est".

 

    L'esprit peut créer l'illusion d'un moi différent, ce moi est engendré par l'esprit, par la pensée. Par cela nous voyons que le moi est également violent, haineux et ambitieux, car il ne vit que pour ses existences futures, il méprise le présent et les actes simples de la vie quotidienne. Le moi désire seulement se préoccuper de vie mystérieuse et spirituelle, mais cette action entraîne un mouvement égocentrique très important.  

    Voyons l'ensemble du processus : l'esprit humain est incomplet, il sent qu'il ne vit pas pleinement, il se sent limité. Ce sentiment d'insatisfaction, de non-réalisation, entraîne la recherche, la croyance, et l'existence d'un "moi divin", partie qui transcende la mort et les conditions de vie humaine. Nous voyons que dans la réalité, le moi qui est une partie de l'esprit, est identique à l'esprit. Il vit par le désir, la mesquinerie et la tromperie, ses "qualités" sont identiques à celles de l'esprit. Alors l'esprit au travers de sa croyance, perçoit confusément que même comme cela, il demeure limité, il ne peut s'épanouir totalement. L'esprit humain peut-il s'accomplir véritablement ? L'esprit humain est un ensemble qui comporte le cerveau, la mémoire et les pensées, sur cela se greffe tout le reste : sensations, émotions, sentiments. Regardons avec lucidité ce qui est, usons de la vision profonde : l'esprit tel qu'il est, n'arrive pas à vivre une totale plénitude. Donc nous voyons que les sensations, les émotions et les sentiments ne suffisent pas pour amener la plénitude dans l'être. Nous avons mis de côté la croyance dans une entité "immortelle et divine", nous avons vu son illusion ; car cela était simplement une partie de l'esprit, et donc était de même essence. Regardons maintenant ce que nous appelons l'esprit humain, nous pensons tous avoir un esprit propre, un esprit différent d'autrui. Nous sommes persuadés que notre cerveau est unique, que nos pensées sont personnelles, c'est-à-dire qu'elles sont forcément différentes des pensées de notre voisin.  

 

    Mais cela est-il réel ? Suis-je véritablement différent de l'autre ? Lui aussi a l'impression d'être brimé, il connaît aussi cette même solitude, il recherche désespérément l'amour, comme moi et comme tout un chacun. Le mouvement de la pensée est identique dans tous les hommes, c'est à dire que cela est un mouvement, une quête incessante de réalisation, de perfectionnement de soi. Une amélioration constante qui donne naissance au concept de temps psychologique. Nous avons rejeté le moi, mais à l'intérieur de nous, l'esprit poursuit son œuvre. La pensée crée des images de lendemains meilleurs, et l'homme court après ces paradis futurs ; mais jamais l'homme n'atteint le futur, il demeure toujours dans le présent. Notre esprit n'a pas de caractéristiques qui le mettent hors de l'humanité. Le fonctionnement du cerveau, des pensées, est le même pour tous les êtres humains. Cela entraîne que la liberté ne se trouve pas dans l'illusion d'un esprit séparé, autonome, indépendant du monde qui l'entoure.

    Sommes-nous donc voués à être des clones amorphes, tous moulés sur un même schéma ? Nous voyons, que plus l'homme utilise son esprit pour devenir libre, plus il s'enchaîne à des actions mécaniques. L'esprit humain peut-il avoir d’autres moyens d’investigation que la pensée et la mémoire? Voyons d'abord que l'homme n'est que mémoires. Ses pensées, ses déductions, ses actions sont basées sur la mémoire. Donc si on va au-delà de la mémoire, on va au-delà de l'homme. L'esprit humain peut-il être simplement "esprit" ? Existe-t-il autre chose que la mémoire ? Nous touchons quelque chose d'essentiel. L'esprit de l'homme, son cerveau, peuvent-ils exister au-delà de toute mémoire, de toute référence ?

 

    Il est dit à travers le monde, que le cerveau n'utilise réellement que très peu de ses possibilités. Le cerveau peut-il avoir d’autres fonctions que celle de mémoriser ? Cette action mécanique, si elle seule existe, ne fait-elle pas partie de ce qui sclérose l'esprit ? L'homme est en permanence submergé par ses pensées, il ressasse constamment ses malheurs et ses peines, ou bien il s'enlise dans les souvenirs de délices passés. Cela détériore l'esprit, le cerveau se réduit à cela. Mais regardons l'oiseau qui s'envole en criant, voyons le regard clair et vif du chien prêt pour le jeu ; n'y a-t-il pas là un message, une indication ? Lorsque l'on se trouve face à une chaîne de montagnes enneigées, ou face à un crépuscule finissant, irradiant de rouge le ciel entier, pendant quelques instants la crainte et la souffrance se sont dissipées. L'esprit pendant quelques instants s'est trouvé soulagé de son fardeau. Devant le spectacle grandiose de la nature, les pensées se sont tues momentanément. Pendant le ravissement, la mémoire et les souvenirs, tout cela n'existait plus, seul comptait la beauté offerte au monde par la montagne ou le ciel.

    Dans cet instant, voyons quelle était l'action de l'esprit, du cerveau : pas de mots, pas de pensées, aucune mémoire, seul comptez ce qui était présent. Dans l'esprit il n'y avait qu'une seule chose, c'était de l'attention, un regard attentif à ce qui est. Dans cette action, le cerveau également est attentif, c'est à dire qu'il demeure silencieux, sans message aucun, mais il n'est pas endormi, en fait il palpite et vibre, tellement l'attention le tient en éveil. Dans l'attention, le cerveau est au repos, inactif. Celui-ci est immobile, alors c'est l'esprit qui perçoit directement, sans commentaire, sans analyse. Le cerveau, par son silence, permet à l'esprit de "voir". Cette vision n'a aucun lien avec la mémoire et l'éducation, n'a aucune relation avec le conditionnement humain ; c'est seulement dans cette action que l'esprit "est" autre. Cette vision directe de l'esprit discerne véritablement les choses telles qu'elles sont. Cette action a pour effet de se clarifier elle-même, lorsque la lumière touche la pénombre, la clarté va en grandissant sans cesse. 

 

    La vision directe, profonde, libère des chaînes du moi et de la mémoire ; et c'est seulement quand toutes les chaînes sont rompues, que l'esprit peut croître et se développer totalement, pleinement. Sans la vision profonde, qui est clarté et lumière, aucun être ne peut briser la crainte et l'appréhension, aucun être ne peut s'accomplir totalement.

    La vision profonde dénoue tout problème sur lequel elle se pose ; - son regard efface toute blessure, toute peine, ainsi que toute violence et toute haine.

    Alors, lorsque toutes les frontières sont tombées, alors l'esprit peut croître démesurément, il peut remplir les cieux et l'univers ; - il peut devenir l'étoile et l'abeille, car alors c'est l'esprit qui "est", et cela n'est autre que l'infini.

 

      

       

    Paul Pujol, "Senteur d'éternité"

    Editions Relations et Connaissance de soi

    "Le non accomplissement, ou la crainte de l'esprit", pages 123 à 129. 

Partager cet article

Repost0
Paul Pujol - dans textes paul pujol
30 septembre 2020 3 30 /09 /septembre /2020 10:57

 

 

Trévoux le19 juillet 2010DSC01400  

 

 

    Tous le monde parle du silence, partout on vante cet état, c'est devenu un tel lieu commun, une telle platitude. Chacun dit connaître le silence, mais personne ne veut se taire, personne ne sait se taire ; qui donc a vu mourir le mouvement de ses pensées, réellement et très concrètement ? Celui qui connaît le silence n'en parle pas, ou très, très rarement.

    Qu'est-ce que le silence ? Quel est l'état de l'esprit qui découvre ce rivage ? Est-ce cet esprit qui a toujours était en mouvement, qui a toujours ruminé ses pensées ; cet esprit qui s'est bâti sur ces pensées, sur l'expérience, sur la mémoire ? Cette mémoire a construit le sentiment du "moi", au fil du temps, petit à petit, tout au long de la vie. Nous sommes cette mémoire, nous sommes le résultat du processus de la pensée, étant fabriqués par elle, nous en sommes les représentants.

 

    Pouvons-nous examiner ce qu'est au juste la mémoire ? Qu'est-ce que la mémoire ? C'est un mouvement basé sur des souvenirs, sur des enregistrements d'événements. Nous avons une action, un contact avec le monde, une expérience que nous enregistrons. Cette mémoire est stockée dans le cerveau, puis lors d'une nouvelle action, nous ressortons cette information pour agir. Il y a d'abord un contact avec le monde, puis il y a enregistrement, stockage, et ensuite il y a utilisation de la mémoire par le truchement de la pensée.

    La pensée se sert de la mémoire pour agir, ou plutôt la pensée est l'expression de la mémoire, des souvenirs. Le mouvement des pensées, c'est l'expression en apparence actualiser de la mémoire ; en apparence seulement, car la mémoire est un processus lié à lui-même. La dernière expression en fait est reliée à l'ensemble du processus, tout le mouvement se trouve inclus dans l'ultime pensée. C'est un mouvement d'accumulation, ou les bases servent toujours de support aux dernières strates, tous les éléments sont interdépendants et liés ensemble ; en fait c'est tout simplement un seul et même mouvement. Il se poursuit et se prolonge sans cesse, sans arrêt il rajoute des éléments, mais aussitôt il les teinte de son histoire, de ses tendances.

    

    Nous voyons que la mémoire est un processus, qui s'auto alimente constamment par l'expérience, mais aussi à un certain moment par le discours intérieur. Il peut y avoir des expériences extérieures, et des expériences intérieures, n'est-ce pas ? Donc nous avons vu que la pensée est basée sur la mémoire, et sur la recognition de cette mémoire. La pensée se meut toujours à l'intérieur d'un même espace, elle reste toujours dans le champ de l'expérience, du connu. Voyons bien que ce connu, c'est son histoire et sa vie ; par "sa vie" nous entendons le passé vécu, les souvenirs des nombreux hier. Les lointains jours heureux et les jours de tristesse, de peine, voilà ce qu'est le souvenir de nos vies.

    Qu'est-ce que cela veut dire ? Quel est le lien avec le silence, et avec la souffrance de la vie ici bas ? Excusez-moi pour cette interrogation qui vient maintenant ; quelque chose de nouveau, de totalement neuf peut-il être reconnu ? Un jour une chose totalement inédite, compétemment inconnue arrive, l'esprit peut-il non pas reconnaître cela, mais peut-il connaitre cette chose ? Peut-il l'appréhender, la comprendre même ?

    L'ensemble du cerveau est le résultat, le produit de la mémoire, la pensée œuvre en son sein, elle en est l'expression. Avons-nous vu que ce mouvement qui se rattache à lui-même crée une sorte de continuité ? Il y a une suite ininterrompue de commentaires, de constats, de jugements, et sur cette suite sans fin, se crée un fort sentiment de durée ; un sentiment de permanence prend place dans l'homme. Cela s'inscrit dans son cœur et dans son esprit, la croyance du "moi" a pris racine, vous pouvez aussi dire le "je", ou bien "l'âme", qu'importe le mot ; c'est cette croyance, cette certitude qui existe.

    Nous voyons également que cette notion de durée, de continuité, ce sentiment crée réellement le temps psychologique, temps qui se superpose et se mêle au temps biologique. C'est sur cette échelle du temps intérieur, que l'esprit vit et projette son avenir glorieux, car après le passé, l'esprit mise beaucoup sur l'avenir, sur le futur. Cela donne un espoir, car ce que je n'ai pas pu faire maintenant, je le réaliserais demain ou après-demain.

    L'homme vogue entre la nostalgie du passé, et l'espoir du futur. Et voyons que ce futur est basé lui aussi sur le passé, car quand on pense à l'avenir, on le fait toujours d'après ses expériences et ses conclusions, qui sont toutes issues essentiellement du passé. N'est-ce pas pour cette raison que l'homme ne change jamais ? Il modifie juste en surface sa vie, change de voiture ou de travail, déménage dans un autre pays. Mais l'esprit lui ne change pas ; rien de neuf ne vient fleurir le cœur de l'homme, et le monde continu tel qu'il est.

   

    Donc qu'est-ce que le silence, le véritable silence, pas le mot ou une vague description romantique, un sentiment évasif ? Réellement qu'est ce que le silence, qu'est-ce que cette immensité ? Procédons très simplement s'il vous plaît, le silence serait peut-être l'absence de bruit ? Pour l'esprit quel est ce bruit, ce vacarme ? Est-ce le mouvement des pensées, ce bavardage constant dans l'esprit ? Le silence serait au minimum la suspension de la pensée, au moins pour un court instant ; soyons humble s'il vous plaît.

    Pendant un instant bref, les pensées peuvent-elles être absentes ? Est-ce réel ou bien est-ce une illusion que se joue l'esprit à lui-même ? Le silence est donc l'absence de pensées, cela veut dire que l'esprit n'utilise pas sa mémoire, ses nombreuses connaissances. Donc si ce silence est réel, on ne compare pas "ce qui est" à ce "qui a été" ; on ne peut tout simplement pas le faire, car la mémoire reste silencieuse. Le silence c'est d'abord le silence de l'esprit lui-même, celui de la pensée et de la mémoire. C'est l'ensemble de l'esprit qui baigne dans ce silence.

    Quand l'esprit touche le silence, il découvre alors une chose totalement inédite, totalement neuve, comme le premier matin du monde. Une chose hors du temps, hors de portée de la mémoire. C'est comme découvrir une nouvelle terre, un nouveau monde. Et, voyez-vous, là dans cette découverte, l'esprit se déleste de l'attachement au temps ; le sortilège du temps n'est plus. Alors l'esprit est totalement transformé, totalement autre, ce n'est plus le même esprit. Celui-ci a gouté la source vive, toute sa soif est étanché à jamais, l'esprit devient alors profondément apaisé, tranquille. Celui qui a touché ce silence, a un esprit profondément en paix, et il ne cherche plus d'expériences, il ne cherche plus rien, car il a en lui une telle immensité, une telle énergie.

 

    Pour cet homme, chaque jour est un miracle et notre belle terre est un véritable Éden. Son esprit est très simple, bien au-delà des croyances humaines, des religions ou des cercles ésotériques, par delà toutes les idéologies humaines. 

    Au-delà du mouvement de la mémoire et du temps, siège un espace autre, qui ne peut être mesuré par l'homme ; dans cet espace existe quelque chose qui n'a jamais eu de commencement, qui a toujours était là, une chose hors du temps.

 

    Par-delà le silence, toucher cet espace "est" une réelle félicité.

 

 

  Paul Pujol, "Correspondances".

  Editions Relations et Connaissance de soi.

 "Toucher le silence", pages 102 à 106.  

 

 

Partager cet article

Repost0
Paul Pujol - dans textes paul pujol
20 mai 2020 3 20 /05 /mai /2020 10:56

 

 

 

  Je voulais partager avec vous, cette réflexion sur l'événement de la crise sanitaire, et sur notre relation face à cet état de fait.

   Beaucoup de personnes ont eu une appréhension et une angoisse forte, en raison du virus lui-même bien évidemment, mais également en raison de l’avalanche d’informations et d’avis « d’experts » dûment mandatés par les différents médias.

 

   Nous avons découverts que d’éminents professeurs pouvaient avoir des avis différents sur la situation, avis pouvant parfois même être opposés. Devant tous ces renseignements nombreux et contradictoires, bon nombre de personnes se sont sentis sans doute « perdus », et ont eu une angoisse, non plus lié uniquement au virus, mais lié à l’incertitude du savoir de l’homme face à cette maladie.     

   Pourrait-on dire que tout cela nous a ramené à notre état d’ignorance ? Ou bien nous pouvons voir,  que la vie est en grande partie faite d’imprévus et d’inattendus. Mais cela n’est pas une nouveauté, nous le savons consciemment ou bien inconsciemment, nous le devinons et nous l’avons toujours su…

   Mais que révèle donc cette actualité, il y a le fait, la maladie qui court sur le monde ; et il y a les commentaires sur le fait, fort nombreux et contradictoires (parfois farfelus, parfois sérieux). Il y a la beauté de la terre, la belle lumière du printemps et de l’été à venir, et il y a aussi du danger, le prédateur qui rôde dans la savane ou le virus invisible que nous côtoyons.

 

   Nous savons tout cela, pour les choses agréables, pas de soucis, nous pouvons nous y perdre avec délectation, et la plupart en use avec excès jusqu’à l’enivrement des sens. Par contre pour ce qui est « désagréable », évidemment nous le fuyons, le refusons et désirons l’oublier. Mais désirer « oublier » quelque chose, en somme, c’est encore y penser, et donc ce désir d’oubli est absurde et totalement inefficace.

   Les choses dites « désagréables », en fait nous ne les oublions jamais, mais nous ne voulons pas en parler, nous ne voulons pas en discuter, ni disserter sur elles. Nous faisons semblent d’avoir oublié, on connaît l’existence de la mort, mais on feint de l’oublier, et cela nous fait croire alors qu’elle n’existe peut-être pas…

   L’oubli volontaire n’en est pas un, il parle de que l’on dit avoir oublié. C’est un silence qui n’en est pas un, il y a toujours un murmure en lui.

 

   Et donc voilà cette crise sanitaire qui arrive, l’oubli volontaire ne peut résister face à l’afflux d’informations alarmantes. La maladie, la mort et la crainte viennent nous rendre visite, notre quotidien est rempli de leurs sombres présences. Puis, les paroles des uns et des autres, sensés rassurer, expliquer et « rationaliser » la situation, toutes ces paroles, ces mots et ses phrases, tous ces bruits ne viennent que renforcer l’incertitude et le doute, voir crée même le désarroi.

 

   Avoir quelques informations semble normal et certainement justifié. Mais en avoir énormément, presque en permanence, semblent cependant fort néfastes.

   Nous ne pouvons plus faire semblant d’oublier, comme nous l’avons vu plus haut, mais l’opposé, c'est-à-dire y penser constamment est un autre écueil. L’actualisation permanente du danger par les mots, ne nous rends-t-il au final plus craintif, et par là plus vulnérable ? Cela cultive la peur dans l’esprit, nous pouvons être touché par ce virus cela est probable, mais pas certain. Ce virus fait partie de notre vie, mais il n’est pas notre vie, il n’est qu’une partie, une portion congrue d’une chose bien plus immense.

 

   Notre action, notre vie peuvent-être parasitée par une médiatisation et une préoccupation constante. Au-delà même de ce virus, nous pouvons être remplis d’angoisse, et celle-ci peut alors nous rendre vulnérable et nous affaiblir, et parfois cette angoisse, cette peur peut aussi nous rendre malades.

   Peut-on ne pas désirer oublier, ne pas nier « ce qui est », avoir quelques informations, puis rester tranquille et goûter au silence ? Pas un silence qui se fait parce que nous avons peur de quelque chose, mais ce silence qui vient quand la peur n’est pas là.

 

   « Oui c’est vrai, la maladie, la mort peut m’emporter aujourd’hui. Mais tôt ce matin, dans le jardin, il y avait plusieurs mésanges noirs qui volaient en tout sens. Des fleurs s’ouvraient pour recevoir la chaleur du jour, il y avait une belle lumière, la beauté de la terre était si intense. L’amour était là et il se répandait sur le monde entier, sans fin… »

 

 

   

 

   Paul Pujol.

Partager cet article

Repost0
Paul Pujol - dans textes paul pujol
15 août 2019 4 15 /08 /août /2019 10:28

 

 

 Un texte inspiré d'un dialogue lors d'une journée Connaissance de soi à Trévoux.

  C'est l'exemple (et le témoignage) d'une belle exploration commune, et d'une vision profonde en mouvement...

 

 

     

 

   - Bonjour à tous les deux, de quoi voudriez-vous parler aujourd’hui ? Qu’allons-nous explorer ensemble, qu’allons-nous investiguer ?

 

   - J’ai pensais à un sujet, je ne sais s’il va vous intéresser ? J’ai bien réfléchie et je formulerais mon questionnement ainsi : Y a-t-il une ou plusieurs réalités ? Et comment savoir cela ? Car si nous sommes dans une réalité particulière, comment la découvrir, et peut-on découvrir alors une autre réalité que la sienne ?

Car si on ne peut pas toucher une autre réalité que la sienne, on prend inévitablement « son monde » pour le Monde.

 

   - Bien, cela vous convient-il également ?

 

   - Oui très bien, c’est un vaste sujet. Qui me parait important et fort complexe.

 

   - Donc nous sommes d’accord, nous allons examiner, explorer cette question.

Alors commençons : Pour vous qu’est-ce que la réalité, le réel ? Comment percevons-nous cela ?

 

   - Je dirais que la réalité, c’est ce que l’on perçoit avec les sens. Je sens le parfum d’une fleur, je vois, j’entends, je goute et je touche le monde. Les sens sont notre porte d’entrée vers le monde extérieur.

 

   - Mais peut-être que nos sens nous abusent, peut-être sont-ils conditionnés ? Quand nous disons que l’herbe est verte, qu’est-ce que cela veut dire ? On peut très bien imaginer une autre culture qui dirait que l’herbe est rouge, ou bleue.

 

   - Nous disons donc que nos sens sont conditionnés par la culture, qu’elle soit religieuse, éducative, sociale ou politique. Attendez, mais qu’est-ce cela veut dire ? N’allons pas trop vitre s’il vous plaît.

   Il y a quelque chose qui est perçu, et cette perception est traduite dans notre cerveau par un nom, une définition, «  cette herbe est d’un très beau vert ».

 

   - Ou une autre personne peut dire, « Que ce gazon est laid et si mal entretenue, notre partie de golf va bien mal se passer (rires) »

 

   - Oui ou un autre commentaire encore. Mais nous parlons bien de quelque chose, et même si un original vient et nous dit « Mais enfin voyons messieurs, cette herbe magnifique est d’un rouge des plus exquis ». Il y a bien quelque chose que nous percevons, que nous voyons en dehors de nous. D’accord, sommes nous ensemble ? Il y a un élément extérieur, il y a perception, puis nous nommons la chose perçue. Dans notre exemple, la couleur et le nom « vert » sont bien évidemment des conventions humaines. En soi la couleur du gazon est de peu d’importance, mais les conventions du langage et de la parole sont des systèmes qui permettent aux hommes de vivre ensemble et de se comprendre.    

   Dans une communauté d’êtres humains, il est nécessaire d’avoir des règles communes, comme par exemple rouler à droite sur une route. Ces conventions n’ont d’importance que parce qu’elles organisent la vie en société de l’homme. En elles-mêmes leur valeurs sont assez porches du nul.

 

   - Donc il y a bien quelque chose à percevoir, comme une réalité, un réel, nos sens entre en action, puis la sensation arrive au cerveau, et là il y a une interprétation de la sensation. Interprétation qui se ferra selon notre conditionnement. C’est bien cela.

   Alors si j’ai bien compris, on ne sait pour l’instant s’il y a plusieurs réels, ou réalités, mais il semble très probable qu’il puisse y avoir de nombreuses interprétations.

 

   - Oui naturellement, regardez la Bible, combien de groupes religieux l’interprètent différemment ? Les Catholiques, les Calvinistes, les Mormons, les Orthodoxes d’Orient, les Adventiste du septième jour, que sais-je encore. Et déjà la Bible est en elle-même une interprétation, une convention. Donc il peut y avoir, et en fait il y a de très nombreuses interprétations du monde. Interprétation religieuses, nationalistes, philosophiques, politiques, économiques, et aussi romantiques… Et voyons les choses telles qu’elles sont, les hommes ne se battent-ils pas depuis toujours pour imposer leur point de vue ? N’y a –t-il pas luttes et conflits pour convertir l’autre à notre propre convention ?

 

   - L’histoire de l’humanité nous montre cela en effet, guerres en tous genres, depuis aussi loin que les livres d’histoire remontent. Mais alors qu’en est-il des réalités plurielles ? Est-ce une question biaisais, peut-on répondre même à cette question ?

 

   -  J’ai soulevé cette question, car pour moi, elle sous entends la question de la solitude et de la relation à l’autre. Si il y a plusieurs réalités, peut-être avons même chacun la nôtre, et dans se sens là, nous sommes isolés d’autrui.

 

   - Bien revenons un peu sur cette interrogation. Y a-t-il plusieurs réalités ? Comment savoir, voir et comprendre ce réel ? Concernant le réel nous ne savons pas vraiment quoi penser, mais nous venons de voir que l’homme peut créer un nombre pratiquement infini d’interprétations. Une interprétation étant un commentaire sur un fait, sur une action ou une perception. Il y a le fait, cet oiseau vol dans le ciel, puis il y a mon commentaire, «c’est un rapace, une buse et elle vole très haut dans le ciel».

   Nous comprenons qu’il y a plusieurs manières de parler d’un vol d’oiseau, prenons plusieurs personnes qui voient le même vol au même endroit. Chaque individu aura une perception légèrement différente des autres, avec une interprétation elle aussi différente des autres personnes présentes. Il n’y a qu’un vol, mais il y a plusieurs commentaires.

   Alors maintenant, prenons l’option « il y a plusieurs réalités ». Comment découvrir ces réalités. Si nous avons accès à l’une ou l’autre, nous allons comme d’habitude faire un commentaire, et avoir une interprétation de ces réels. Donc nous allons à nouveau nous isolés dans un coin du réel.

 

   - Oui je vois bien ce que vous dîtes, je crois bien que ce n’est pas la bonne question finalement : Une réalité ou plusieurs ? Mais c’est la question de l’interprétation qui isole l’homme de l’homme, de la nature et même de l’univers.

 

   - Nous vivons chacun dans une bulle qui semble nous protéger, mais qui, au final nous isole et nous rend triste et malheureux.

 

   - Mais peut-on briser cet isolement, cette solitude ? Peut-on sortir de cette bulle ? N’est-ce pas ça la bonne question ?

 

   - Avançons doucement s’il vous plaît, n’allons pas si vite.

   Un petit rappel, nous l’avons déjà dit lors d’autres dialogues, mais permettez moi ce rappel : Les commentaires suivent la perception, c’est un mouvement de la pensée qui commente et qui parle de notre ressenti devant une situation.   

   Quand le commentaire arrive dans l’esprit, l’homme se parle à lui-même. Il n’est plus attentif à la situation qui est devant lui, quand il se préoccupe de son propre ressenti l’homme en fait se préoccupe de lui. Le commentaire parle au « moi » et est une action du « moi ».

 

   - C’est vrai, mais l’inverse existe aussi. Par exemple, un jour nous nous promenions avec ma compagne dans la nature et à l’orée d’un bois, soudain nous avons vu une biche. Elle était magnifique, si belle et gracieuse, pendant un temps, tout était suspendu, plus de pensées, plus de commentaires, plus de temps. Rien que la beauté de cet animal, c’était vraiment merveilleux.

 

   - Oui on a tous vécus des rencontres qui nous transportent, qui font que l’être humain s’oublie parfois…

 

   - Peut-être, mais maintenant beaucoup parlent de ce genres d’expériences, je ne doute pas de votre témoignage mon ami, mais toutes ces descriptions font naître de l’avidité dans l’esprit de certains. Et on a parfois le sentiment que cela peut-être crée par un désir, et devienne un simple vue de l’esprit, une croyance qui se voit confirmer par une expérience. Avant les gens d’église, les saints avaient des extases, et tout le monde trouvaient cela formidable, extraordinaire, puis il y a eu comme une épidémie d’extases partout à travers l’Europe.   

   Aujourd’hui c’est « l’éveil »qui est à la mode, tous les jours sur internet on voit des témoignages et des récits d’éveils, une vraie contagion.

   Mais passons, donc la beauté, la noblesse d’une biche fait que je la regarde, elle est si belle, tellement svelte. C’est la grâce même, alors je m’oublie totalement, le temps s’arrête et les commentaires ne sont pas là. C’est comme si l’infini me prenait par la main.

 

   - Et tout est d’une grande beauté, et notre esprit est plein de silence, aucun discours, rien, pas de mouvement. Et puis la biche saute et sans va, et nous restons un moment subjugué par cette rencontre. Il y a eu une relation vraiment différente pendant ce temps si particulier.

 

   - Vous étiez vraiment avec elle, vous étiez ensemble.

 

   - Oui mais aussi avec ma compagne, avec les arbres tout autour.

 

   - Voulez-vous que nous regardions cela profondément, ayons une vision profonde de cet événement.

   Devant cet animal, devant sa grâce et sa beauté fragile, l’esprit en a la souffle coupé, c’est tellement intense, que vous regardez vraiment, totalement, avec tous vos sens en aguets. Votre attention est entièrement tournée vers le cervidé, c’est lui qui compte, pas vous et vos réactions, d’accord ? Donc pas de commentaires, ce qui veut dire que la pensée est absente, suspendue. Aucune question ne vient troubler la contemplation, plusieurs réels ou un seul, là n’est pas l’important !

   Ce qui est devant nous, nous ne le nommons pas, car l’esprit est totalement silencieux et immobile. Alors la relation devient différente, nous sommes avec la biche, avec les arbres, avec notre compagne et avec tout l’univers, plus aucune séparation n’existe.

 

   - C’est vrai, en fait il y a une telle unité des choses et de la vie. L’espace et le temps semble être abolis, même si c’est momentané évidemment.

 

   - N’y a-t-il pas un souci là ? Pourquoi cela doit-il finir ? On le vit puis on le perd, sans cesse cela sans va, s’enfuit de notre vie. N’est-ce pas frustrant à la fin ?

 

   - Mais chère amie, tout finit, rien ne dure dans la vie. Le soleil se couche, mais il y a aussi l’aurore, il y a l’hiver et également le printemps. Tout finit, et sans cesse d’autres choses naissent. C’est ainsi, telle est le mouvement de la vie, nous n’y pouvons rien. Même le soleil va mourir un jour, et dans l’univers d’autres soleil naissant sans cesse.

 

   - D’ailleurs, pendant la rencontre avec la biche, on ne se pose pas la question de la fin de la rencontre. C’est après que cela peut se gâter, si on ne prend pas garde on peut cultiver une envie, une nostalgie névrotique de l’événement. Et on va retourner sur les lieux en espérant revoir l’animal. Mais cela ne marche pas évidemment.

 

   - Non car cela est survenu de manière spontané, non prémédité, c’était une rencontre naturelle et pas artificiel, cela n’était pas une création humaine. En voulant reproduire l’événement, on le perd, quelque chose de pure est détruit par cette action.

   Je ne sais pas si vous connaissez cette histoire : Un homme découvre dans une jungle profonde une merveilleuse cascade, l’eau en est cristalline, tellement lumineuse et transparente, jaillissante avec une telle énergie. Alors l’homme se met à vouloir adorer l’eau de cette cascade, il désire l’emporter chez lui pour la voir chaque jour et lui faire des offrandes comme à un dieu ou a une déesse. Pris par son désir, il met l’eau dans un bocal, et repart chez lui tout heureux. Il pose le bocal au dessus de sa cheminée, et chaque jour il l’adore. Mais qu’a-t-il donc fait ? Il y avait une eau fougueuse, pleine d’énergie, remplie de la joie de vivre de la cascade, et maintenant il y a de l’eau croupie dans un bocal, de l’eau devenu morte et stérile. Vouloir retenir la vie, c’est la détruire.

   Les choses finissent, tous finit, mais sans interruption tous naît également. Mort et naissance vont de paire et font le mouvement même de la vie.

   Une rencontre va finir aussi, et si l’esprit est calme, tranquille, il ne cherche pas à retenir, jamais aucune retenue ou tentative de posséder ne naît dans un esprit en paix.

 

   - Pour ma part je n’étais pas triste après cette entrevue, au contraire, c’était comme un privilège d’avoir vécu cela. J’étais heureux de ce contact, de cette rencontre.

 

   - Je voudrais si vous le permettez, explorer un autre aspect de ce genre d’expériences. On parle presque exclusivement d’une relation différente avec le monde extérieur, le contact avec un arbre, un animal, le soleil, un être humain. Mais quand est-il de l’intérieur de l’homme ?

 

   - Excusez-moi, mais je ne saisi pas trop de quoi vous voulez parler.

 

   - On parle pratiquement toujours d’un contact différent avec la vie, avec l’univers, c’est toujours avec l’extérieur, en raison notamment, de notre observation de quelque chose d’extérieur à nous-mêmes.

 

   - Oui cela m’est arrivé parfois avec des arbres également, mais ce n’est pas de cela que vous voulez parler.

 

   - Non, je parle de la dimension intérieure de l’homme, qu’elle est-elle dans cette relation différente au monde ? On a une relation autre au monde, il y a comme une communion, une union avec la vie.

 

   - Oui, on n’est plus séparé de la vie, et même si on regarde bien, de l’univers lui-même.

 

   - Donc extérieurement, l’homme est relié à l’univers, est-ce bien cela ? Je crois que c’est un peu différent et bien plus vaste. L’être humain n’est plus séparé, qu’est-ce ça veut dire ne plus être séparé ? La séparation sous entend qu’il y a eu éloignement (au minimum) de deux choses qui étaient proches, voir qui se touchaient, qui étaient intimes l’une de l’autre. C’est comme une coupure, une rupture, mais dans le ravissement de la contemplation, cette éloignement dû à la pensée, cet éloignement est abolit. L’absence de commentaires annule la séparation et la distance, l’éloignement prend fin. Ne plus être séparé c’est donc être à nouveau avec les choses, être unis au monde. Donc l’homme retrouve l’univers comme sa maison, et physiquement il habite l’univers, et en quelque sorte l’univers l’accueil en lui.

   Extérieurement l’homme vit dans la totalité de l’univers, il est uni à l’univers.

 

   - Et intérieurement, les pensées sont absentes, ce qui veut dire que le mouvement habituel de l’esprit a cessé, mais alors qu’est ce l’esprit de l’homme ? S’il n’y a plus de pensées, c’est quoi l’esprit ? C’est cela que vous questionnez, si je vous comprends bien.

 

   - Voilà nous y arrivons, mais allons doucement, je vous en prie. Les pensées sont absentes, suspendues momentanément. Comme vous le dîtes, alors le mouvement habituel de notre esprit, celui que nous connaissons, ce mouvement cesse. Mais que se passe-t-il alors dans l’homme, quel est l’état de sa psyché, de son esprit ? Le mouvement connu n’est plus là, pourtant devant la biche, nos sens et notre cerveau sont bien vivant et alerte dans l’observation. Nous sommes en train de découvrir qu’il existe un autre mode de fonctionnement de l’esprit, fonctionnement qui n’a rien à voir avec la pensée, et donc qui n’est pas concerné par les inventions de la pensée, les conventions diverses et variées.

   Cet autre mode de fonctionnement de l’esprit n’a donc rien à voir également avec le passé, puisque les pensées parlent du passé et le représentent. On voit bien ici que cet aspect de l’esprit, disons le comme ça pour l’instant, à un caractère bien plus grand que la pensée, bien plus vaste. Le mouvement de la pensée étant limité par les souvenirs et par les expériences, son mouvement est toujours fini et borné.

   Les souvenirs, la mémoire parlent évidemment de la vie de l’homme, elles racontent son histoire. La pensée, le cerveau, les souvenirs, tous parlent de l’être humain. En cela ne parlent-ils pas de la bulle psychologique dans laquelle nous vivons ?

 

   - Cela définit la bulle, car dans cette bulle psychologique, il faut y mettre quelque chose. Il faut la faire vivre, lui donner des caractéristiques, et c’est vrai en fin de compte, lui donner une histoire.

 

   - Oui c’est notre histoire qui est conté par le mouvement habituel de l’esprit. Et cette histoire engendre un sentiment de durée, et ça c’est très important pour le moi. Car une fois qu’il « existe », le moi veux perdurer, vivre et se prolonger dans le temps.

   Mais maintenant ce mouvement n’est plus là, alors on découvre qu’une partie de l’esprit n’est pas du tout concerné par cette histoire. Et voyons quand même que cette histoire c’est aussi notre conditionnement…

   Ce peut-il alors qu’il existe une partie de l’esprit qui ne soit pas conditionné. Qui soit au-delà de l’histoire, des conditionnements et des blessures de la vie, qui soit en quelque sorte libre et incorruptible. Ici voyons bien que la mémoire et la pensée ont leur raison d’être, ce sont des outils magnifiques et d’une telle complexité. Ces outils existent dans l’esprit, ils y ont leurs places évidemment, mais apparemment l’esprit est bien plus vaste. Le limité vit logiquement dans l’illimité, dans l’espace tout peut vivre, mais ce qui vit dans l’espace, n’est pas l’espace lui-même.

   Donc quand la pensée s’absente, c’est l’esprit au-delà de l’homme qui entre en existence. Mais si ne n’est plus l’esprit de l’homme, qu’est-ce alors ?

 

   - J’ai du mal à vous suivre là, si ce n’est plus l’esprit de l’homme, qu’est-ce que c’est ? Mais si on regarde l’extérieur, encore une fois excusez-moi, on voit que l’homme n’est plus séparé de l’univers, en quelque sorte il est l’univers.

 

   - Oui, extérieurement l’homme est l’univers, et intérieurement ?

 

   - L’esprit de l’homme devient l’univers, non ce n’est pas ça, cela ne va pas… Comment voir, sentir ou toucher cet aspect des choses ? Je sens que l’on arrive à quelque chose de très subtile et les mots me manquent…

 

   - Extérieurement l’univers et l’homme ne font qu’un, donc l’homme est l’univers, et intérieurement l’esprit de l’homme n’est plus.

   Alors, excusez-moi pour ce qui va être dit, mais je sens que c’est ainsi : Extérieurement il y a l’univers, et intérieurement ce qui existe, c’est l’esprit de l’univers…

 

   Paul PUJOL

Partager cet article

Repost0
Paul Pujol - dans textes paul pujol
30 juin 2019 7 30 /06 /juin /2019 16:59


 

 

 

    La vérité n'est pas une chose que l'on puisse apprendre, avec méthode ou assiduité ; on ne peut utiliser de système pour y parvenir. Car un système se réfère à des données établies, à des données fixes. Donc l'instruction de la vérité consiste à se faire correspondre progressivement à ces points de base. Lorsque l'homme entre dans un système, son apprentissage consiste à avoir des expériences qui correspondent à certaines références. L'homme expérimente par le concret des états, lesquels sont prévus par des définitions bien précises.

 

    Voyons que la pensée, dans un système donné, se sent en sécurité, car dans un système préétabli l'homme part d'un connu théorique, et expérimente par la suite le concret de ce connu. Des faits qui correspondent à ce qui doit être. Voyons que la pensée prend les points de base, les capte et se persuade qu'elle doit expérimenter de tels états pour parvenir à la vérité. La pensée façonne une idée de la vérité, et forme le chemin qui y mène. La pensée prépare tout le processus, et dans ce processus se trouve la réalisation de la "dite vérité". Donc l'homme va dans une direction, fait les choses prescrites, et expérimente la vérité ; observons bien que dans ce circuit il n'y a aucune découverte, tout y est préparé, aplani pour que la pensée, une fois sécurisée, puisse créer son propre enchantement. Tout ceci renforce la pensée, car à présent elle s'affirme libre de toute entrave. Voyons profondément que tout système évolue à l'intérieur de lui-même et qu'il n'a pas de contact avec ce qui lui est extérieur. Dans un système, la liberté est détruite, et la pensée étant sans cesse ambitieuse, s'y sent à l'aise. Ce système crée alors la prétention, qui n'est qu'un renforcement de la peur des autres et du monde. Tout système a pour but de se valider soi-même, et non de découvrir quelque chose. Tout système est à l'opposé de la découverte.

 

    Donc la vérité ne peut être atteinte par la petitesse des systèmes de pensée, qu’ils soient religieux, philosophiques ou même politiques. La vérité ne peut s'apprendre, mais on la découvre d'un seul coup, sans une seule raison. La vérité ne parvient à l'homme que lorsque celui-ci s'est délesté de toutes ses contradictions, de tous ses mensonges, de toutes ses illusions engendrés par la pensée. Et la plus grande des illusions est de croire qu’il y a un chemin qui mène à la vérité. Il n'y a pas de chemin qui aille vers la vérité. Le seul sentier est celui des peines et des douleurs quotidiennes, et il ne mène nulle part. Ce sentier rempli de misère doit être compris profondément ; on doit voir toute la folie créée par l’homme ; on doit regarder en face le monde et son abomination. Tel est le sentier.   

    Et lorsqu'on perçoit l'état du monde et la laideur qui y siège, on prend conscience de son rôle dans cet état des choses. Alors l'homme rejette toute cette laideur et toute cette folie, d'une manière totalement libre.

    Alors, et alors seulement le mensonge n'est plus, et c'est la vérité qui est.
 

  

  Paul Pujol, Senteur d'éternité.

  Editions Relations et Connaissance de soi

  "La vérité ne peut-être apprise", pages  59 à 60.    

Partager cet article

Repost0
Paul Pujol - dans textes paul pujol