15 août 2019 4 15 /08 /août /2019 10:28

 

 

 Un texte inspiré d'un dialogue lors d'une journée Connaissance de soi à Trévoux.

  C'est l'exemple (et le témoignage) d'une belle exploration commune, et d'une vision profonde en mouvement...

 

 

     

 

   - Bonjour à tous les deux, de quoi voudriez-vous parler aujourd’hui ? Qu’allons-nous explorer ensemble, qu’allons-nous investiguer ?

 

   - J’ai pensais à un sujet, je ne sais s’il va vous intéresser ? J’ai bien réfléchie et je formulerais mon questionnement ainsi : Y a-t-il une ou plusieurs réalités ? Et comment savoir cela ? Car si nous sommes dans une réalité particulière, comment la découvrir, et peut-on découvrir alors une autre réalité que la sienne ?

Car si on ne peut pas toucher une autre réalité que la sienne, on prend inévitablement « son monde » pour le Monde.

 

   - Bien, cela vous convient-il également ?

 

   - Oui très bien, c’est un vaste sujet. Qui me parait important et fort complexe.

 

   - Donc nous sommes d’accord, nous allons examiner, explorer cette question.

Alors commençons : Pour vous qu’est-ce que la réalité, le réel ? Comment percevons-nous cela ?

 

   - Je dirais que la réalité, c’est ce que l’on perçoit avec les sens. Je sens le parfum d’une fleur, je vois, j’entends, je goute et je touche le monde. Les sens sont notre porte d’entrée vers le monde extérieur.

 

   - Mais peut-être que nos sens nous abusent, peut-être sont-ils conditionnés ? Quand nous disons que l’herbe est verte, qu’est-ce que cela veut dire ? On peut très bien imaginer une autre culture qui dirait que l’herbe est rouge, ou bleue.

 

   - Nous disons donc que nos sens sont conditionnés par la culture, qu’elle soit religieuse, éducative, sociale ou politique. Attendez, mais qu’est-ce cela veut dire ? N’allons pas trop vitre s’il vous plaît.

   Il y a quelque chose qui est perçu, et cette perception est traduite dans notre cerveau par un nom, une définition, «  cette herbe est d’un très beau vert ».

 

   - Ou une autre personne peut dire, « Que ce gazon est laid et si mal entretenue, notre partie de golf va bien mal se passer (rires) »

 

   - Oui ou un autre commentaire encore. Mais nous parlons bien de quelque chose, et même si un original vient et nous dit « Mais enfin voyons messieurs, cette herbe magnifique est d’un rouge des plus exquis ». Il y a bien quelque chose que nous percevons, que nous voyons en dehors de nous. D’accord, sommes nous ensemble ? Il y a un élément extérieur, il y a perception, puis nous nommons la chose perçue. Dans notre exemple, la couleur et le nom « vert » sont bien évidemment des conventions humaines. En soi la couleur du gazon est de peu d’importance, mais les conventions du langage et de la parole sont des systèmes qui permettent aux hommes de vivre ensemble et de se comprendre.    

   Dans une communauté d’êtres humains, il est nécessaire d’avoir des règles communes, comme par exemple rouler à droite sur une route. Ces conventions n’ont d’importance que parce qu’elles organisent la vie en société de l’homme. En elles-mêmes leur valeurs sont assez porches du nul.

 

   - Donc il y a bien quelque chose à percevoir, comme une réalité, un réel, nos sens entre en action, puis la sensation arrive au cerveau, et là il y a une interprétation de la sensation. Interprétation qui se ferra selon notre conditionnement. C’est bien cela.

   Alors si j’ai bien compris, on ne sait pour l’instant s’il y a plusieurs réels, ou réalités, mais il semble très probable qu’il puisse y avoir de nombreuses interprétations.

 

   - Oui naturellement, regardez la Bible, combien de groupes religieux l’interprètent différemment ? Les Catholiques, les Calvinistes, les Mormons, les Orthodoxes d’Orient, les Adventiste du septième jour, que sais-je encore. Et déjà la Bible est en elle-même une interprétation, une convention. Donc il peut y avoir, et en fait il y a de très nombreuses interprétations du monde. Interprétation religieuses, nationalistes, philosophiques, politiques, économiques, et aussi romantiques… Et voyons les choses telles qu’elles sont, les hommes ne se battent-ils pas depuis toujours pour imposer leur point de vue ? N’y a –t-il pas luttes et conflits pour convertir l’autre à notre propre convention ?

 

   - L’histoire de l’humanité nous montre cela en effet, guerres en tous genres, depuis aussi loin que les livres d’histoire remontent. Mais alors qu’en est-il des réalités plurielles ? Est-ce une question biaisais, peut-on répondre même à cette question ?

 

   -  J’ai soulevé cette question, car pour moi, elle sous entends la question de la solitude et de la relation à l’autre. Si il y a plusieurs réalités, peut-être avons même chacun la nôtre, et dans se sens là, nous sommes isolés d’autrui.

 

   - Bien revenons un peu sur cette interrogation. Y a-t-il plusieurs réalités ? Comment savoir, voir et comprendre ce réel ? Concernant le réel nous ne savons pas vraiment quoi penser, mais nous venons de voir que l’homme peut créer un nombre pratiquement infini d’interprétations. Une interprétation étant un commentaire sur un fait, sur une action ou une perception. Il y a le fait, cet oiseau vol dans le ciel, puis il y a mon commentaire, «c’est un rapace, une buse et elle vole très haut dans le ciel».

   Nous comprenons qu’il y a plusieurs manières de parler d’un vol d’oiseau, prenons plusieurs personnes qui voient le même vol au même endroit. Chaque individu aura une perception légèrement différente des autres, avec une interprétation elle aussi différente des autres personnes présentes. Il n’y a qu’un vol, mais il y a plusieurs commentaires.

   Alors maintenant, prenons l’option « il y a plusieurs réalités ». Comment découvrir ces réalités. Si nous avons accès à l’une ou l’autre, nous allons comme d’habitude faire un commentaire, et avoir une interprétation de ces réels. Donc nous allons à nouveau nous isolés dans un coin du réel.

 

   - Oui je vois bien ce que vous dîtes, je crois bien que ce n’est pas la bonne question finalement : Une réalité ou plusieurs ? Mais c’est la question de l’interprétation qui isole l’homme de l’homme, de la nature et même de l’univers.

 

   - Nous vivons chacun dans une bulle qui semble nous protéger, mais qui, au final nous isole et nous rend triste et malheureux.

 

   - Mais peut-on briser cet isolement, cette solitude ? Peut-on sortir de cette bulle ? N’est-ce pas ça la bonne question ?

 

   - Avançons doucement s’il vous plaît, n’allons pas si vite.

   Un petit rappel, nous l’avons déjà dit lors d’autres dialogues, mais permettez moi ce rappel : Les commentaires suivent la perception, c’est un mouvement de la pensée qui commente et qui parle de notre ressenti devant une situation.   

   Quand le commentaire arrive dans l’esprit, l’homme se parle à lui-même. Il n’est plus attentif à la situation qui est devant lui, quand il se préoccupe de son propre ressenti l’homme en fait se préoccupe de lui. Le commentaire parle au « moi » et est une action du « moi ».

 

   - C’est vrai, mais l’inverse existe aussi. Par exemple, un jour nous nous promenions avec ma compagne dans la nature et à l’orée d’un bois, soudain nous avons vu une biche. Elle était magnifique, si belle et gracieuse, pendant un temps, tout était suspendu, plus de pensées, plus de commentaires, plus de temps. Rien que la beauté de cet animal, c’était vraiment merveilleux.

 

   - Oui on a tous vécus des rencontres qui nous transportent, qui font que l’être humain s’oublie parfois…

 

   - Peut-être, mais maintenant beaucoup parlent de ce genres d’expériences, je ne doute pas de votre témoignage mon ami, mais toutes ces descriptions font naître de l’avidité dans l’esprit de certains. Et on a parfois le sentiment que cela peut-être crée par un désir, et devienne un simple vue de l’esprit, une croyance qui se voit confirmer par une expérience. Avant les gens d’église, les saints avaient des extases, et tout le monde trouvaient cela formidable, extraordinaire, puis il y a eu comme une épidémie d’extases partout à travers l’Europe.   

   Aujourd’hui c’est « l’éveil »qui est à la mode, tous les jours sur internet on voit des témoignages et des récits d’éveils, une vraie contagion.

   Mais passons, donc la beauté, la noblesse d’une biche fait que je la regarde, elle est si belle, tellement svelte. C’est la grâce même, alors je m’oublie totalement, le temps s’arrête et les commentaires ne sont pas là. C’est comme si l’infini me prenait par la main.

 

   - Et tout est d’une grande beauté, et notre esprit est plein de silence, aucun discours, rien, pas de mouvement. Et puis la biche saute et sans va, et nous restons un moment subjugué par cette rencontre. Il y a eu une relation vraiment différente pendant ce temps si particulier.

 

   - Vous étiez vraiment avec elle, vous étiez ensemble.

 

   - Oui mais aussi avec ma compagne, avec les arbres tout autour.

 

   - Voulez-vous que nous regardions cela profondément, ayons une vision profonde de cet événement.

   Devant cet animal, devant sa grâce et sa beauté fragile, l’esprit en a la souffle coupé, c’est tellement intense, que vous regardez vraiment, totalement, avec tous vos sens en aguets. Votre attention est entièrement tournée vers le cervidé, c’est lui qui compte, pas vous et vos réactions, d’accord ? Donc pas de commentaires, ce qui veut dire que la pensée est absente, suspendue. Aucune question ne vient troubler la contemplation, plusieurs réels ou un seul, là n’est pas l’important !

   Ce qui est devant nous, nous ne le nommons pas, car l’esprit est totalement silencieux et immobile. Alors la relation devient différente, nous sommes avec la biche, avec les arbres, avec notre compagne et avec tout l’univers, plus aucune séparation n’existe.

 

   - C’est vrai, en fait il y a une telle unité des choses et de la vie. L’espace et le temps semble être abolis, même si c’est momentané évidemment.

 

   - N’y a-t-il pas un souci là ? Pourquoi cela doit-il finir ? On le vit puis on le perd, sans cesse cela sans va, s’enfuit de notre vie. N’est-ce pas frustrant à la fin ?

 

   - Mais chère amie, tout finit, rien ne dure dans la vie. Le soleil se couche, mais il y a aussi l’aurore, il y a l’hiver et également le printemps. Tout finit, et sans cesse d’autres choses naissent. C’est ainsi, telle est le mouvement de la vie, nous n’y pouvons rien. Même le soleil va mourir un jour, et dans l’univers d’autres soleil naissant sans cesse.

 

   - D’ailleurs, pendant la rencontre avec la biche, on ne se pose pas la question de la fin de la rencontre. C’est après que cela peut se gâter, si on ne prend pas garde on peut cultiver une envie, une nostalgie névrotique de l’événement. Et on va retourner sur les lieux en espérant revoir l’animal. Mais cela ne marche pas évidemment.

 

   - Non car cela est survenu de manière spontané, non prémédité, c’était une rencontre naturelle et pas artificiel, cela n’était pas une création humaine. En voulant reproduire l’événement, on le perd, quelque chose de pure est détruit par cette action.

   Je ne sais pas si vous connaissez cette histoire : Un homme découvre dans une jungle profonde une merveilleuse cascade, l’eau en est cristalline, tellement lumineuse et transparente, jaillissante avec une telle énergie. Alors l’homme se met à vouloir adorer l’eau de cette cascade, il désire l’emporter chez lui pour la voir chaque jour et lui faire des offrandes comme à un dieu ou a une déesse. Pris par son désir, il met l’eau dans un bocal, et repart chez lui tout heureux. Il pose le bocal au dessus de sa cheminée, et chaque jour il l’adore. Mais qu’a-t-il donc fait ? Il y avait une eau fougueuse, pleine d’énergie, remplie de la joie de vivre de la cascade, et maintenant il y a de l’eau croupie dans un bocal, de l’eau devenu morte et stérile. Vouloir retenir la vie, c’est la détruire.

   Les choses finissent, tous finit, mais sans interruption tous naît également. Mort et naissance vont de paire et font le mouvement même de la vie.

   Une rencontre va finir aussi, et si l’esprit est calme, tranquille, il ne cherche pas à retenir, jamais aucune retenue ou tentative de posséder ne naît dans un esprit en paix.

 

   - Pour ma part je n’étais pas triste après cette entrevue, au contraire, c’était comme un privilège d’avoir vécu cela. J’étais heureux de ce contact, de cette rencontre.

 

   - Je voudrais si vous le permettez, explorer un autre aspect de ce genre d’expériences. On parle presque exclusivement d’une relation différente avec le monde extérieur, le contact avec un arbre, un animal, le soleil, un être humain. Mais quand est-il de l’intérieur de l’homme ?

 

   - Excusez-moi, mais je ne saisi pas trop de quoi vous voulez parler.

 

   - On parle pratiquement toujours d’un contact différent avec la vie, avec l’univers, c’est toujours avec l’extérieur, en raison notamment, de notre observation de quelque chose d’extérieur à nous-mêmes.

 

   - Oui cela m’est arrivé parfois avec des arbres également, mais ce n’est pas de cela que vous voulez parler.

 

   - Non, je parle de la dimension intérieure de l’homme, qu’elle est-elle dans cette relation différente au monde ? On a une relation autre au monde, il y a comme une communion, une union avec la vie.

 

   - Oui, on n’est plus séparé de la vie, et même si on regarde bien, de l’univers lui-même.

 

   - Donc extérieurement, l’homme est relié à l’univers, est-ce bien cela ? Je crois que c’est un peu différent et bien plus vaste. L’être humain n’est plus séparé, qu’est-ce ça veut dire ne plus être séparé ? La séparation sous entend qu’il y a eu éloignement (au minimum) de deux choses qui étaient proches, voir qui se touchaient, qui étaient intimes l’une de l’autre. C’est comme une coupure, une rupture, mais dans le ravissement de la contemplation, cette éloignement dû à la pensée, cet éloignement est abolit. L’absence de commentaires annule la séparation et la distance, l’éloignement prend fin. Ne plus être séparé c’est donc être à nouveau avec les choses, être unis au monde. Donc l’homme retrouve l’univers comme sa maison, et physiquement il habite l’univers, et en quelque sorte l’univers l’accueil en lui.

   Extérieurement l’homme vit dans la totalité de l’univers, il est uni à l’univers.

 

   - Et intérieurement, les pensées sont absentes, ce qui veut dire que le mouvement habituel de l’esprit a cessé, mais alors qu’est ce l’esprit de l’homme ? S’il n’y a plus de pensées, c’est quoi l’esprit ? C’est cela que vous questionnez, si je vous comprends bien.

 

   - Voilà nous y arrivons, mais allons doucement, je vous en prie. Les pensées sont absentes, suspendues momentanément. Comme vous le dîtes, alors le mouvement habituel de notre esprit, celui que nous connaissons, ce mouvement cesse. Mais que se passe-t-il alors dans l’homme, quel est l’état de sa psyché, de son esprit ? Le mouvement connu n’est plus là, pourtant devant la biche, nos sens et notre cerveau sont bien vivant et alerte dans l’observation. Nous sommes en train de découvrir qu’il existe un autre mode de fonctionnement de l’esprit, fonctionnement qui n’a rien à voir avec la pensée, et donc qui n’est pas concerné par les inventions de la pensée, les conventions diverses et variées.

   Cet autre mode de fonctionnement de l’esprit n’a donc rien à voir également avec le passé, puisque les pensées parlent du passé et le représentent. On voit bien ici que cet aspect de l’esprit, disons le comme ça pour l’instant, à un caractère bien plus grand que la pensée, bien plus vaste. Le mouvement de la pensée étant limité par les souvenirs et par les expériences, son mouvement est toujours fini et borné.

   Les souvenirs, la mémoire parlent évidemment de la vie de l’homme, elles racontent son histoire. La pensée, le cerveau, les souvenirs, tous parlent de l’être humain. En cela ne parlent-ils pas de la bulle psychologique dans laquelle nous vivons ?

 

   - Cela définit la bulle, car dans cette bulle psychologique, il faut y mettre quelque chose. Il faut la faire vivre, lui donner des caractéristiques, et c’est vrai en fin de compte, lui donner une histoire.

 

   - Oui c’est notre histoire qui est conté par le mouvement habituel de l’esprit. Et cette histoire engendre un sentiment de durée, et ça c’est très important pour le moi. Car une fois qu’il « existe », le moi veux perdurer, vivre et se prolonger dans le temps.

   Mais maintenant ce mouvement n’est plus là, alors on découvre qu’une partie de l’esprit n’est pas du tout concerné par cette histoire. Et voyons quand même que cette histoire c’est aussi notre conditionnement…

   Ce peut-il alors qu’il existe une partie de l’esprit qui ne soit pas conditionné. Qui soit au-delà de l’histoire, des conditionnements et des blessures de la vie, qui soit en quelque sorte libre et incorruptible. Ici voyons bien que la mémoire et la pensée ont leur raison d’être, ce sont des outils magnifiques et d’une telle complexité. Ces outils existent dans l’esprit, ils y ont leurs places évidemment, mais apparemment l’esprit est bien plus vaste. Le limité vit logiquement dans l’illimité, dans l’espace tout peut vivre, mais ce qui vit dans l’espace, n’est pas l’espace lui-même.

   Donc quand la pensée s’absente, c’est l’esprit au-delà de l’homme qui entre en existence. Mais si ne n’est plus l’esprit de l’homme, qu’est-ce alors ?

 

   - J’ai du mal à vous suivre là, si ce n’est plus l’esprit de l’homme, qu’est-ce que c’est ? Mais si on regarde l’extérieur, encore une fois excusez-moi, on voit que l’homme n’est plus séparé de l’univers, en quelque sorte il est l’univers.

 

   - Oui, extérieurement l’homme est l’univers, et intérieurement ?

 

   - L’esprit de l’homme devient l’univers, non ce n’est pas ça, cela ne va pas… Comment voir, sentir ou toucher cet aspect des choses ? Je sens que l’on arrive à quelque chose de très subtile et les mots me manquent…

 

   - Extérieurement l’univers et l’homme ne font qu’un, donc l’homme est l’univers, et intérieurement l’esprit de l’homme n’est plus.

   Alors, excusez-moi pour ce qui va être dit, mais je sens que c’est ainsi : Extérieurement il y a l’univers, et intérieurement ce qui existe, c’est l’esprit de l’univers…

 

   Paul PUJOL

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Paul Pujol - dans textes paul pujol
30 juin 2019 7 30 /06 /juin /2019 16:59


 

 

 

    La vérité n'est pas une chose que l'on puisse apprendre, avec méthode ou assiduité ; on ne peut utiliser de système pour y parvenir. Car un système se réfère à des données établies, à des données fixes. Donc l'instruction de la vérité consiste à se faire correspondre progressivement à ces points de base. Lorsque l'homme entre dans un système, son apprentissage consiste à avoir des expériences qui correspondent à certaines références. L'homme expérimente par le concret des états, lesquels sont prévus par des définitions bien précises.

 

    Voyons que la pensée, dans un système donné, se sent en sécurité, car dans un système préétabli l'homme part d'un connu théorique, et expérimente par la suite le concret de ce connu. Des faits qui correspondent à ce qui doit être. Voyons que la pensée prend les points de base, les capte et se persuade qu'elle doit expérimenter de tels états pour parvenir à la vérité. La pensée façonne une idée de la vérité, et forme le chemin qui y mène. La pensée prépare tout le processus, et dans ce processus se trouve la réalisation de la "dite vérité". Donc l'homme va dans une direction, fait les choses prescrites, et expérimente la vérité ; observons bien que dans ce circuit il n'y a aucune découverte, tout y est préparé, aplani pour que la pensée, une fois sécurisée, puisse créer son propre enchantement. Tout ceci renforce la pensée, car à présent elle s'affirme libre de toute entrave. Voyons profondément que tout système évolue à l'intérieur de lui-même et qu'il n'a pas de contact avec ce qui lui est extérieur. Dans un système, la liberté est détruite, et la pensée étant sans cesse ambitieuse, s'y sent à l'aise. Ce système crée alors la prétention, qui n'est qu'un renforcement de la peur des autres et du monde. Tout système a pour but de se valider soi-même, et non de découvrir quelque chose. Tout système est à l'opposé de la découverte.

 

    Donc la vérité ne peut être atteinte par la petitesse des systèmes de pensée, qu’ils soient religieux, philosophiques ou même politiques. La vérité ne peut s'apprendre, mais on la découvre d'un seul coup, sans une seule raison. La vérité ne parvient à l'homme que lorsque celui-ci s'est délesté de toutes ses contradictions, de tous ses mensonges, de toutes ses illusions engendrés par la pensée. Et la plus grande des illusions est de croire qu’il y a un chemin qui mène à la vérité. Il n'y a pas de chemin qui aille vers la vérité. Le seul sentier est celui des peines et des douleurs quotidiennes, et il ne mène nulle part. Ce sentier rempli de misère doit être compris profondément ; on doit voir toute la folie créée par l’homme ; on doit regarder en face le monde et son abomination. Tel est le sentier.   

    Et lorsqu'on perçoit l'état du monde et la laideur qui y siège, on prend conscience de son rôle dans cet état des choses. Alors l'homme rejette toute cette laideur et toute cette folie, d'une manière totalement libre.

    Alors, et alors seulement le mensonge n'est plus, et c'est la vérité qui est.
 

  

  Paul Pujol, Senteur d'éternité.

  Editions Relations et Connaissance de soi

  "La vérité ne peut-être apprise", pages  59 à 60.    

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Paul Pujol - dans textes paul pujol
10 novembre 2018 6 10 /11 /novembre /2018 14:45

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Juin 1990

 

     

 

    La vie de l'homme n'a aucune signification profonde, n'a aucun sens réel, qui soit au-delà de la simple réaction, qui soit autre chose qu'une action due à un conditionnement. L'homme, tout au fond de son être, sait cela, il sait l'illusion des apparences. Le visage peut se voiler de satisfaction, mais l'esprit, lui, ne le peut pas, seuls les sentiments profonds le modèlent et le transforment. L'esprit de l'homme n'est pas touché par les agencements extérieurs, sa crainte et son non-accomplissement sont ses seules bases.

    C'est sur ces bases que l'esprit crée l'illusion du moi, car le moi qui perdure après la mort donne un espoir, puisque tout ne s'achève pas. Le non-accomplissement de l'esprit est moins pesant, car il y a de nombreux futurs pour s'accomplir. Tout ceci apaise l'esprit, car on lui donne une échappatoire, son état présent n'est pas irrémédiable, demain la solution sera trouvée. Et l'esprit se satisfait, l'inertie et la somnolence s'installent, ce qui aide encore à mieux oublier ce qui est présent, là, tout au fond, c'est à dire le centre même de l'esprit. Voyons que ce mécanisme ne résout aucune chose, il permet à l'esprit de s'assoupir et de ne pas affronter la réalité ; cela entraîne une satisfaction des limites. L'esprit s'émousse, car il accepte la laideur en lui, il ne veut pas la détruire, il la gère de son mieux afin de subir le moins de dérangement possible.

 

    Quels sont les fondements de la crainte, et du sentiment de non-accomplissement de l'esprit ?  La crainte de l'esprit humain est essentiellement basée sur le refus viscéral de la mort. L'esprit de l'homme tout au long de son existence à façonné l'image d'un moi, c'est-à-dire une partie de l'esprit qui soit autre que la matière, que le physique. Cette croyance est créée par le mouvement permanent de la pensée, celle-ci cherche toujours à se prolonger dans le temps, à exister sur une base statique, figée. Cette croyance est étroitement liée au sentiment de non-accomplissement, chaque homme possède cela en lui, mais très peu arrivent à définir exactement cet état intérieur.  

    Qu'est-ce donc que le non-accomplissement ? Une chose qui n'arrive pas à s'accomplir pleinement, c'est une chose qui n'arrive pas à utiliser la totalité de ses possibilités. C'est un état, où un être humain doué de vie et de sensibilité extrême, ne peut exprimer pleinement toutes ses facultés. Donc au tréfonds de l'homme siège son esprit, cet esprit ne peut vivre pleinement, ne peut s'exprimer entièrement. Quel rapport existe-t-il, entre cet esprit individuel non-accompli, et la croyance profonde du moi ? Le moi est considéré comme étant "la partie divine" de l'esprit, cela est son essence même. Donc l'esprit n'est pas essentiellement crainte, violence, jalousie et ambition ; étant d'essence divine, il n'est plus uniquement un produit conditionné. Aucun être humain ne peut s'accomplir pleinement si son action est limitée par des démarcations, si belles soient-elles. Le moi est la partie privilégiée de l'esprit, mais l'esprit de l’homme dans sa totalité n’est-il pas un produit entièrement conditionné. Les sensations, la mémoire, le cerveau, les pensées et les sentiments, tout cela forme l'esprit humain. Il ne peut agir autrement que par référence aux conditions de toute vie ; cela n'est ni triste, ni gai, ni plaisant ou déplaisant, "cela est".

 

    L'esprit peut créer l'illusion d'un moi différent, ce moi est engendré par l'esprit, par la pensée. Par cela nous voyons que le moi est également violent, haineux et ambitieux, car il ne vit que pour ses existences futures, il méprise le présent et les actes simples de la vie quotidienne. Le moi désire seulement se préoccuper de vie mystérieuse et spirituelle, mais cette action entraîne un mouvement égocentrique très important.  

    Voyons l'ensemble du processus : l'esprit humain est incomplet, il sent qu'il ne vit pas pleinement, il se sent limité. Ce sentiment d'insatisfaction, de non-réalisation, entraîne la recherche, la croyance, et l'existence d'un "moi divin", partie qui transcende la mort et les conditions de vie humaine. Nous voyons que dans la réalité, le moi qui est une partie de l'esprit, est identique à l'esprit. Il vit par le désir, la mesquinerie et la tromperie, ses "qualités" sont identiques à celles de l'esprit. Alors l'esprit au travers de sa croyance, perçoit confusément que même comme cela, il demeure limité, il ne peut s'épanouir totalement. L'esprit humain peut-il s'accomplir véritablement ? L'esprit humain est un ensemble qui comporte le cerveau, la mémoire et les pensées, sur cela se greffe tout le reste : sensations, émotions, sentiments. Regardons avec lucidité ce qui est, usons de la vision profonde : l'esprit tel qu'il est, n'arrive pas à vivre une totale plénitude. Donc nous voyons que les sensations, les émotions et les sentiments ne suffisent pas pour amener la plénitude dans l'être. Nous avons mis de côté la croyance dans une entité "immortelle et divine", nous avons vu son illusion ; car cela était simplement une partie de l'esprit, et donc était de même essence. Regardons maintenant ce que nous appelons l'esprit humain, nous pensons tous avoir un esprit propre, un esprit différent d'autrui. Nous sommes persuadés que notre cerveau est unique, que nos pensées sont personnelles, c'est-à-dire qu'elles sont forcément différentes des pensées de notre voisin.  

 

    Mais cela est-il réel ? Suis-je véritablement différent de l'autre ? Lui aussi a l'impression d'être brimé, il connaît aussi cette même solitude, il recherche désespérément l'amour, comme moi et comme tout un chacun. Le mouvement de la pensée est identique dans tous les hommes, c'est à dire que cela est un mouvement, une quête incessante de réalisation, de perfectionnement de soi. Une amélioration constante qui donne naissance au concept de temps psychologique. Nous avons rejeté le moi, mais à l'intérieur de nous, l'esprit poursuit son œuvre. La pensée crée des images de lendemains meilleurs, et l'homme court après ces paradis futurs ; mais jamais l'homme n'atteint le futur, il demeure toujours dans le présent. Notre esprit n'a pas de caractéristiques qui le mettent hors de l'humanité. Le fonctionnement du cerveau, des pensées, est le même pour tous les êtres humains. Cela entraîne que la liberté ne se trouve pas dans l'illusion d'un esprit séparé, autonome, indépendant du monde qui l'entoure.

    Sommes-nous donc voués à être des clones amorphes, tous moulés sur un même schéma ? Nous voyons, que plus l'homme utilise son esprit pour devenir libre, plus il s'enchaîne à des actions mécaniques. L'esprit humain peut-il avoir d’autres moyens d’investigation que la pensée et la mémoire? Voyons d'abord que l'homme n'est que mémoires. Ses pensées, ses déductions, ses actions sont basées sur la mémoire. Donc si on va au-delà de la mémoire, on va au-delà de l'homme. L'esprit humain peut-il être simplement "esprit" ? Existe-t-il autre chose que la mémoire ? Nous touchons quelque chose d'essentiel. L'esprit de l'homme, son cerveau, peuvent-ils exister au-delà de toute mémoire, de toute référence ?

 

    Il est dit à travers le monde, que le cerveau n'utilise réellement que très peu de ses possibilités. Le cerveau peut-il avoir d’autres fonctions que celle de mémoriser ? Cette action mécanique, si elle seule existe, ne fait-elle pas partie de ce qui sclérose l'esprit ? L'homme est en permanence submergé par ses pensées, il ressasse constamment ses malheurs et ses peines, ou bien il s'enlise dans les souvenirs de délices passés. Cela détériore l'esprit, le cerveau se réduit à cela. Mais regardons l'oiseau qui s'envole en criant, voyons le regard clair et vif du chien prêt pour le jeu ; n'y a-t-il pas là un message, une indication ? Lorsque l'on se trouve face à une chaîne de montagnes enneigées, ou face à un crépuscule finissant, irradiant de rouge le ciel entier, pendant quelques instants la crainte et la souffrance se sont dissipées. L'esprit pendant quelques instants s'est trouvé soulagé de son fardeau. Devant le spectacle grandiose de la nature, les pensées se sont tues momentanément. Pendant le ravissement, la mémoire et les souvenirs, tout cela n'existait plus, seul comptait la beauté offerte au monde par la montagne ou le ciel.

    Dans cet instant, voyons quelle était l'action de l'esprit, du cerveau : pas de mots, pas de pensées, aucune mémoire, seul comptez ce qui était présent. Dans l'esprit il n'y avait qu'une seule chose, c'était de l'attention, un regard attentif à ce qui est. Dans cette action, le cerveau également est attentif, c'est à dire qu'il demeure silencieux, sans message aucun, mais il n'est pas endormi, en fait il palpite et vibre, tellement l'attention le tient en éveil. Dans l'attention, le cerveau est au repos, inactif. Celui-ci est immobile, alors c'est l'esprit qui perçoit directement, sans commentaire, sans analyse. Le cerveau, par son silence, permet à l'esprit de "voir". Cette vision n'a aucun lien avec la mémoire et l'éducation, n'a aucune relation avec le conditionnement humain ; c'est seulement dans cette action que l'esprit "est" autre. Cette vision directe de l'esprit discerne véritablement les choses telles qu'elles sont. Cette action a pour effet de se clarifier elle-même, lorsque la lumière touche la pénombre, la clarté va en grandissant sans cesse. 

 

    La vision directe, profonde, libère des chaînes du moi et de la mémoire ; et c'est seulement quand toutes les chaînes sont rompues, que l'esprit peut croître et se développer totalement, pleinement. Sans la vision profonde, qui est clarté et lumière, aucun être ne peut briser la crainte et l'appréhension, aucun être ne peut s'accomplir totalement.

    La vision profonde dénoue tout problème sur lequel elle se pose ; - son regard efface toute blessure, toute peine, ainsi que toute violence et toute haine.

    Alors, lorsque toutes les frontières sont tombées, alors l'esprit peut croître démesurément, il peut remplir les cieux et l'univers ; - il peut devenir l'étoile et l'abeille, car alors c'est l'esprit qui "est", et cela n'est autre que l'infini.

 

      

       

    Paul Pujol, "Senteur d'éternité"

    Editions Relations et Connaissance de soi

    "Le non accomplissement, ou la crainte de l'esprit", pages 123 à 129. 

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Paul Pujol - dans textes paul pujol
1 septembre 2018 6 01 /09 /septembre /2018 19:27

 

 

 Il y avait trois personnes marchant dans la nuit, le ciel nocturne scintillait de mille étoiles lointaines. On y distinguait également une planète du système solaire, et par moment des poussières stellaires venaient mourir en zébrant d'or le ciel de la terre. Il y avait des rires, de la complicité, l'air était rempli de joie de vivre, la présence de soleils lointains était comme autant de sourires et de rires partagés.

  Les trois amis regardaient tranquillement des constellations, observaient même la très proche galaxie d'Andromède. Il n'y avait aucune tension présente dans tout ceci, et au-delà des mots et des théories scientifiques, il y avait quelque chose de fécond. Quelque chose de profond, un mouvement intérieur indicible. Ce mouvement venant de l'esprit animait ces personnes, ainsi que l'univers entier, - celui-ci fait naître des galaxies, des mondes inconnus - et certains ne comprennent pas qu'il puisse également faire naître l'amour absolu, qu'il donne la liberté véritable.

   Seul ce mouvement sans mobile, sans règles intérieures, seul cela peut mettre un terme à l'illusion et à la souffrance. Il est une réalité inqualifiable, immuable qui est au-delà de l'homme, au-delà de ses jeux puérils tel que les religions et les rites, les croyances et l'adoration des textes.

    Ce soir il y avait trois humains dans la nuit, des milliards d'étoiles, des rires et des silences. Ce soir était baigné par une unité imperceptible, car cette marche nocturne était en fait le mouvement même du monde. Trois personnes marchaient dans la nuit, mais jamais il n'y avait eu trois esprits. Cette soirée pleine de joie était celle de l'esprit du monde, de la terre et des cieux. Celle de l'esprit qui s'étend au-delà des perceptions humaines, et les rires avaient touché des contrées inconnues, totalement vierges.

    Ce soir un sourire était né, et l'éternité avait ri avec l'univers entier.

   Un mot, un sourire, une étoile filante qui vous emporte dans son sillage. Plus rien n'existe sauf cette beauté innocente du monde, plus rien n'existe sauf cette générosité de la vie. Maintenant devant nous le monde connu n'est plus, et dans cette réalité autre, comment pourrait-on ne pas être submergé par l'amour ?

 

   Paul Pujol.

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Paul Pujol - dans textes paul pujol
20 juin 2018 3 20 /06 /juin /2018 14:28
Le silence et le chant de la vie

 

    Trévoux le 14 octobre 2012  

 

 

    Une personne nous a contactés pour savoir si nous voudrions écrire un texte sur le silence. En répondant favorablement, on se demande immédiatement si cela est vraiment possible ? Si chaque parole ou écrit sur le silence ne fait pas fuir celui-ci. Le silence étant par définition l'absence de son, de mots, la suspension de tout bruit existant.

    Il est sans doute possible de vivre le silence, mais en parler ? S'exprimer à son sujet n'est-ce pas trahir l'essence même du silence ? Ces questions légitimes se posent tout à fait logiquement à celui qui accepte le défi de parler du silence. Si ces questions ne sont pas présentes, c'est que cet esprit n'a aucune conscience de la délicatesse du sujet, il n'a aucune conscience de la fragile et mystérieuse perception du silence...Pour un tel esprit le silence n'est qu'un mot facile, une suite de concepts et de lieux communs que tout le monde utilise aujourd'hui.

    Mais nous sommes des êtres de relation, personne ne vit isolé, et si un homme découvre vraiment cette immense réalité, tout son être le pousse à vouloir partager cela avec autrui. Cet homme se rend compte très rapidement de la difficulté de cette communication, quand il parle du silence les gens disent "c'est formidable monsieur, moi aussi j'ai connu cela". Alors celui qui voulait parler se tait et il écoute l'autre, et il voit et entend des tombereaux de mots, des cascades verbales sans fin. Il entend mille et une descriptions, et son interlocuteur s'emballe et n'en finit plus de parler. Presque tout le monde dit connaître le silence, mais on voit tout simplement que pour les hommes tout cela n'est qu'un océan de mots, peut-être y a-t-il eu des expériences dans le passé, mais il n'y a plus rien de vivant dans le présent. Cela est très surprenant, alors on se demande si soi-même on ne fait pas pareil. "Ma communication n'est-elle qu'une suite de mots stériles, n'est-ce qu'une simple expression orale sans vie aucune ?"

    Les paroles, ou les écrits sont-ils vivants, vibrant d'énergie ? Est-ce que cela coule dans mes veines comme du sang. Quand nous parlons du silence, entre-il en existence entre nous, dans notre relation ? Il peut y avoir une vie en relation avec le silence, et celui qui vit tout cela peut aussi ne jamais trouver les mots pour l'exprimer, pour essayer de le communiquer, de la partager avec l'autre.

    Donc qu'est-ce que le silence ? Cette question est sans doute valable, mais il faut vraiment garder à l'esprit que la description n'est pas la chose décrite ; le mot silence n'est pas le silence, la description d'une fleur n'est pas la fleur. C'est important de faire cette précision, car on demande alors au lecteur de ne pas s'attarder sur telle ou telle l'expression, mais d'essayer de saisir au-delà des mots l'intention de l'auteur, de sentir vraiment le parfum de ce qui est exprimé. Donc nous sommes clairs, les mots sont des outils qui n'ont pas de fin en eux-mêmes. Une phrase peut avoir sa propre beauté, mais si on en reste uniquement là, on n'est pas en relation avec l'auteur, et surtout avec ce qu'il désire nous faire toucher, avec ce qu'il veut nous faire goûter.

    Qu'est-ce que le silence ? Si en en croit le sens commun, c'est l'absence de bruits, de sons. Le silence existe donc quand le bruit n'est pas là ? Est-ce l'absence de bruits qui crée le silence ? Le silence ne serait-il donc qu'un intervalle entre deux sons ? Le silence naît-il du son, ou bien l'inverse ?

    On le voit, le silence a une relation évidente avec le son, avec le bruit. Nous définissons le silence par rapport au son, nous les comparons et les opposons. C'est quand il n'y a pas de bruits, que l'on distingue alors le silence, quand un bruit finit, alors nait le silence... Un musicien donnerait un éclairage un peu différent, il nous dirait que sans pause de silence entre les notes, la musique serait en fait totalement inaudible. Elle serait juste une cacophonie sans aucune harmonie, ni beauté. On peut dire également que le son, ou le bruit c'est l'expression de quelque chose qui existe, le son d'une flûte, le bruit d'un torrent de montagne, le craquement d'une branche. S'il y a un son, c'est qu'il y a quelque chose qui produit ce son, sommes-nous ensemble cher lecteur dans cette exploration ?

    Donc le son c'est l'expression de l'existence, d'une chose ou de la relation entre plusieurs choses naturellement, comme le vent soufflant dans les branches des arbres, ou le galop d'un cheval sur un chemin de terre. Le son est lié à l'existence, n'est-ce pas, voyons-nous bien cela ? C'est un fait, pas une description ou une définition. Alors se pose la question suivante : Si le silence est l'opposé du son (ce que nous allons examiner, nous ne disons pas que cela est vrai, nous disons "si le silence est l'opposé..."), alors qu'est-ce que le silence par rapport à l'existence ?

    Nous voyons vraiment à quel point cette enquête doit être menée avec beaucoup de subtilité, on peut en arriver très vite à dire d'énormes bêtises ; donc restons hésitants et avançons doucement (ensemble) s'il vous plaît. En premier lieu, revenons à cette affirmation : Le silence est-il l'opposé du son, du bruit ? Sont-ils antagonistes ?  Ce qui est sûr, c'est qu'ils ne peuvent être ensemble au même moment, quand l'un existe, l'autre ne peut être...Les deux états peuvent se succéder, comme dans la musique, mais ils ne peuvent vivre ensemble. Mais cela en fait-il des opposés ? Les opposés s'annulent, ou s'annihilent, l'existence de l'un fait que l'autre ne peut pas être. Mais regardons plus précisément, usons de la vision profonde. Le silence détruit-il vraiment le son ? S'il n'y avait pas de silence, entendrions-nous le son, le bruit ? Cette soit disant opposition n'est qu'une vue de l'esprit, n'est-ce pas ? L'essence même du silence rend perceptible le son, elle peut même transformer le bruit en son, en celui-ci crée alors la musique. Et quand le son finit, car tout ce qui existe finit, alors le silence est là à nouveau.

    Là nous découvrons quelque chose, regardons bien s'il vous plaît, le son naît et meurt, il finit ; il a une existence, avec une naissance et une fin. Quand est-il du silence lui-même, a-t-il une existence ? Quelle est son essence, a-t-il un début et une fin ? Ou bien le silence naît-il de la fin du bruit ? Découvrons ensemble chers amis ? Le fait indiscutable est que s'il n'y a pas de silence on n'entend pas les sons, les chants des oiseaux, les voitures qui passent ; le silence permet la perception des sons n'est-ce pas ? Maintenant les sons permettent-ils la perception du silence ? Pendant qu'ils existent, bien évidemment non, mais quand ils finissent, alors on perçoit le silence, et selon l'intensité plus ou moins forte de ces sons, on reçoit avec plus au moins d'intensité la présence du silence.

    Pour percevoir le silence, le son doit finir, mais il n'est pas évident que le silence soit créé par la fin du son...C'est la perception qui est rendue possible, n'est-ce pas, pas l'existence du silence. Regardons l'inverse, il semble vraiment que le son naisse lui du silence, on le perçoit aussi grâce au silence, mais le son naît et meurt comme nous avons vu, et il ne peut naître de lui-même. Naître veut dire venir au jour pour la première fois, être vierge de tout passé, être neuf, innocent ; si le son naît du son, alors ce n'est pas une véritable naissance, c'est le prolongement de ce qui existe déjà. Donc le son ne naît pas de lui-même, il entre en existence lui-même, il ne vient pas d'une autre existence, et l'absence d'existence c'est le silence.

    C'est cela la véritable création, le silence permet la naissance du son, des mots, de toutes les sensations, de toutes les musiques du monde, il engendre le chant des baleines dans les profonds océans.

    Nous commençons à voir ce qu'est le silence, par son essence même, il permet la création, c'est à dire l'existence des choses et des êtres. Alors peut-on dire que lui-même à une existence ? Quelle est sa nature réelle ? S'il a une existence comme nous l'avons vu, il a un commencement et une fin, mais cela ne semble pas être le cas. De manière plus ou moins confuse, on sent que le silence est au-delà de l'apparition et de la disparition, il n'a pas l'air d'être vraiment créé, on ne peut dire qu'il entre en existence, mais c'est sa perception qui se fait jour en nous.

    Voyons très profondément tout cela, explorons ensemble, cette chose ne naît pas, n'a pas une existence comme nous la connaissons (disons cela pour simplifier notre recherche), et s'il n'y a pas naissance, pas d'existence, peut-il y avoir mort et disparition ? Bien évidemment non, n'est-ce pas ? Seul ce qui existe meurt, nous découvrons donc par cette investigation que le silence est en dehors du mouvement du temps. Le temps, c'est la naissance, la croissance, la décrépitude et la mort, et nous voyons maintenant que le temps n'est pas lié à ce mouvement, cela veut dire que le silence ne meurt jamais...Donc quand la musique existe, avec tous les bruits de la terre, avec tous les dialogues incessants de l'esprit, avec le bruit de l'égo qui pérore, malgré tout cela, le silence est toujours là, toujours présent, inaltérable. Dés que l'esprit cesse de s'agiter, l'esprit peut toucher cette chose immuable, inchangée depuis la nuit des temps.

    Le silence c'est comme une immense étendue sans fin, c'est l'essence de la vacuité, n'ayez pas peur de ce mot s'il vous plaît. Le mot vacuité est lié au mot vacant, vacance, c'est à dire avoir le loisir d'être disponible, être tranquille et parfois percevoir et recevoir cette immensité. Et aussi une fois perçue, il faut la laisser partir et finir, mourir pour mieux naître à nouveau. Le son de l'esprit, son bruit propre, c'est la croyance dans le moi, c'est la très forte impression qu'il existe une entité psychologique, ou spirituelle autonome, une âme ou un esprit personnel. Ce bruit de l'esprit est le fruit du mouvement de la pensée, et ce mouvement fait naître la souffrance, l'isolement et la violence dans les rapports humains. Un tel esprit peut-il avoir une relation avec ce profond silence ? Le vacarme de la pensée peut-il découvrir cette immensité ? On voit bien, malheureusement, que la plupart du temps les gens abordent ce domaine avec l'outil de la pensée. Ils essaient de comprendre cela, de le sentir avec leur mental. Nous revenons au début de notre enquête, nous confondons sans cesse la description et la chose décrite, - le mot, l'image sont devenus plus importants que les faits eux-mêmes.

    Il suffit de regarder autour de nous, toute la société valorise l'image, l'apparence, les religions également sont dans ce piège, on représente le sacré dans des magnifiques peintures ou icônes, et ces images deviennent elles-mêmes sacrées. On ne sait rien du sacré, mais il y a des représentations, des images, alors on prie ces images, on les adore. Et l'esprit ne perçoit pas que c'est lui qui a créé ces images, et donc l'esprit s'adore lui-même à travers toutes ces images pieuses. Dans ces actions l'esprit de l'homme se voue un culte à lui-même, je pense que nous ne voyons pas cela. Donc en cherchant le silence, ne cherchons pas à dire que l'esprit qui découvre le silence devient ce silence, qu'alors l'esprit est dans un mouvement hors du temps, qu'il échappe à la mort... Ce sont des vielles lunes, de tels lieux communs que les hommes se racontent depuis tellement longtemps, voyons cela et ne tombons pas dans le piège de l'autosatisfaction. Ne nous prenons pas pour des dieux, ce que nous savons d'eux, c'est nous qui l'avons inventés, ce n'est qu'une projection de notre misère et de notre confusion.

    Alors l'esprit humain peut-il pénétrer dans cette dimension du silence, faite d'absence d'existence (nous l'avons vu me semble-t-il) ? Quand le son existe, le silence est toujours là, mais n'est plus perceptible. Que le son existe ou pas, qu'il y ait le bruit de l'esprit ou pas, le silence est là, c'est juste sa perception qui se réalise ou ne se réalise pas. Disons qu'un contact peut avoir lieu, quand le mouvement des pensées est suspendu, au moins momentanément, quand le son de l'esprit finit...

    Comprenons-nous ce que cela veut vraiment dire ? Laisser finir le mouvement de la pensée, le voir naître et le voir mourir, qu'est-ce que cela veut dire ? Est-ce de la science-fiction, une utopie irréaliste, ou même une aberration destructrice ? Est-ce même possible ? Nous admettons aisément que dans le monde tout bouge, tout change, les saisons passent, des feuilles naissent au printemps et meurent à l'automne, les présidents et premiers ministres changent. On peut perdre son emploi, notre épouse peut nous quitter pour un autre homme, nous savons tout cela et même si cela ne nous plait pas, nous l'admettons comme étant vrai, possible et probable. Alors si tout cela peut changer, pourquoi le mouvement des pensées serait-il toujours le même ? Quel lien entre le changement et la fin d'une chose ? Nous le savons très bien, nous voyons bien qu'un vrai changement c'est d'abord la fin de ce qui est, et comme nous sommes attachés à ce qui est, cela nous paraît douloureux et engendre la souffrance dans nos vies et dans nos rapports avec les autres. Si mon épouse me quitte, c'est parce que notre relation amoureuse est finie, notre rapport est maintenant totalement différent.

    Donc le véritable changement, c'est la fin de ce qui est, et logiquement finir totalement quelque chose, c'est changer notre manière de vivre. Alors l'esprit maintenant n'a plus peur de laisser finir le mouvement des pensées, cela ne se produit peut-être pas tout de suite, mais l'esprit n'a plus peur de cette éventualité. En fait sans s'en rendre compte l'esprit a déjà changé, la peur est moins prégnante, elle domine bien moins l'esprit, et l'esprit est déjà différent. En regardant comment fonctionne les pensées, en regardant vraiment, l'esprit voit directement ce mouvement du mental, il n'y pense pas, il le regarde vraiment. C'est à dire que si l'on observe profondément quelque chose, c'est cette chose qui compte, et pas mon point de vue ou mes pensées sur cette chose. Donc on regarde directement le mouvement des pensées, on ne pense pas aux pensées, on les observe effectivement, comme des faits concrets. Si on ne pense pas pendant cette observation, les pensées (qui commentent) sont donc absentes de l'esprit, celui-ci est silencieux, sans sons intérieurs ; et si les pensées sont absentes, y a-t-il en penseur qui existe ?

    L'observation véritable, profonde, existe par l'absence même du penseur, du moi, de l'entité qui parle et qui commente. Il y a l'observation, le regard vivant, dans cette action la pensée n'a pas sa place, et l'existence du penseur s'évanouit comme une feuille d'automne qui tombe au sol, simplement et avec grâce. En cette absence le silence est perçu, et il n'y a personne pour percevoir cela, il n'y a que la perception du silence et le silence. On ne peut résider dans le vide, sinon ce n'est plus le vide, de même on ne peut demeurer dans le silence, mais lui-même peut envahir toute la vie, il peut s'étendre à toute l'existence de l'être humain.

    Quand le silence inonde toute la vie, alors cette vie devient une création vivante, changeante, c'est alors un son vivant et le chant sacré de la vie court sur le monde.

 

 

 

  Paul Pujol

  Texte paru dans la Revue Troisième Millénaire N° 106, de Décembre 2012

 

 

   Pour voir la liste des textes de Paul Pujol, cliquez ici : Textes

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