28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 10:29

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  Lors d'un dialogue récent, en évoquant la fin du moi (lors d'une perception totalement silencieuse), nous avons constaté que cela provoqué une peur et une gène chez les personnes présentes.  

  Je désirerais revenir sur ce point car il me semble qu'il y a de nombreux malentendus concernant "le moi" et sa "disparition". En parlant et en examinant la réelle nature du moi, on en vient très vite à remettre en cause sa véritable existence. Qu'est-ce qui en nous est totalement autonome de l'extérieur ? Ce qui est l'illusion du moi ou du je, nous avons le sentiment très fort que quelque chose en nous n'est pas dépendant des contingences du moment, que quelque chose en nous n'est pas touché par la pression de l'environnement, et donc n'est pas conditionné.

  On sait ce qu'est le conditionnement, on admet qu'en grande partie nous sommes conditionnés par la culture, la religion, la société Occidentale ou Orientale, la pression économique... Mais nous avons une croyance intime qui nous dit "Tu n'es pas que cela, au fond de toi par delà ces petits conditionnements, tu es libre et cela depuis toujours !" Donc le moi s'estime indépendant du monde extérieur, de qualité quasi divine, et par là évidemment il peut alors échapper à la mort. C'est d'un tel réconfort que personne ne s'interroge vraiment si tout cela est vrai, ou totalement illusoire.

    Donc nous nous sommes entièrement identifiés à cette conception, à cette croyance. Le moi n'existe peut-être pas, mais la croyance dans le moi est très réelle... Voyons-nous bien cela ? On peut croire à une illusion, croire profondément à quelque chose qui n'existe pas, c'est évident n'est-ce pas ?

 

  Verbalement, intellectuellement on voit que rien dans l'homme n'est autonome, nous sommes entièrement bâtie sur des échanges avec notre environnement, cela est un fait et non une théorie. Mais nous l'admettons juste verbalement, au niveau des mots. Un jour lors d'une conversation sérieuse, d'une exploration de l'esprit en commun, quelqu'un vient à dire "Dans une perception directe, la pensée et le flux, le mouvement des pensées s'apaise, et parfois il s'absente. Ce mouvement des pensées c'est le mouvement de l'esprit, donc quand le mouvement des pensées n'existe pas, l'esprit devient totalement immobile pour la première foi de sa vie...et là il devient totalement silencieux."

 

  Cette phrase crée une gène et une peur, mais pourquoi donc ?

 

  Quand le moi disparaît, vous êtes toujours là chers amis, c'est l'illusion du moi qui n'est plus là, mais vous, en tant qu'être vivant et sensible, vous être toujours là. Il n'y a pas quelque chose qui vient prendre votre place, quelle blague...Vous êtes bien plus présent, libre des mots et des croyances, utilisant la pensée mais n'étant pas utilisé par elle. Le moi n'est qu'une idée, à laquelle on est très attaché, mais un être humain est bien plus riche et complexe que cette petite superstition pseudo religieuse.

  En l'absence du moi, en l'esprit même existe une autre saveur, comme un réel sentiment d'éternité...

 

  Paul Pujol

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Paul Pujol - dans textes paul pujol
19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 21:34

 

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   Nous étions à l'étranger et c'était une journée de rencontre et d'étude, comme à l'accoutumé, il n'y avait pas grand monde. Personne aujourd'hui ne veut vraiment étudier la connaissance de soi, on préfère plutôt un système où tout vous est expliqué par avance, où la tradition et les maîtres, les gurus, (ou bien comme on dit maintenant les "coachs") vous disent tout ce qui doit être fait, ou ce qui ne doit pas être fait. On vous prend en charge en totalité, de A à Z, et l'être humain immature aime cela, il est rassuré, il peut faire semblant de chercher tout en continuant à s'endormir dans la torpeur de son esprit. Mais nous ne proposions pas se genre de programme, aussi il y avait rarement du monde intéressé par tout cela.

 

   Aujourd'hui c'était à nouveau le cas, seule une personne était venue, c'était une femme venue de la grande ville voisine. Nous ne l'avions jamais vue auparavant. Elle était d'origine Indienne, mais n'y avait pratiquement pas vécue, son père étant diplomate toute la famille avait beaucoup voyagé à l'étranger. Cette personne dégagée une beauté malheureusement perdue, son visage avait subi la souffrance de la vie, et il était ravagé par quelque mal intérieur. Elle avait dû être digne dans sa jeunesse, pleine d'une grande beauté, mais tout cela était partie, et elle paraissait à présent lasse et fatigué de la vie. Elle se présenta brièvement et l'on comprit qu'elle était assez fière de tous ses diplômes, et sans doute de son parcours professionnel.

 

   Nous commençâmes alors la discussion, nous indiquions d'abord que tous les êtres humains malgré les différents conditionnements dus à leur culture, à leur environnement, tous vivent au fond d'eux les mêmes affres de la souffrance. Chacun qu'il vive en Europe, en Inde, en Chine où aux États Unis, chacun connaît les mêmes joies et les mêmes peines. Il y a un fond commun de sentiments profonds qui dépasse les clivages conditionnés des sociétés humaines. C'était juste une simple introduction à la journée et il ne nous semblait pas qu'il y avait la moindre difficulté sur cette évidente constatation.

  Mais notre interlocutrice réagit vigoureusement, presque violemment contre ce qui venait d'être dit. "Ce n'est pas vrai, ce que vous dites est totalement faux ! Par exemple, un Indien ne ressent pas la souffrance de la mort de la même manière qu'un Américain ou un Européen. Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? Votre point du vu est celui d'un Occidental, et vous vous limitez à des conclusions issues de votre propre culture." Comme première réaction, cela était assez vif, et aussi assez excessif et chargé de bien trop d'émotion. On voyait bien qu'il y avait quelque chose derrière cette réaction bien trop appuyé, mais nous n'en tenions pas compte pour l'instant ; et nous expliquions simplement que tous les être humains souffrent, tombent souvent malades, vieillissent et connaissent la mort, avec un sentiment de grand vide et de désarroi devant cette vie qui passe sans aucun sens et sans aucune beauté.

  Elle parue troublée par la réponse, mais pensa que nous n'en vîmes rien. Elle commença alors son explication et par là dévoila la raison de son émotion. Elle expliqua que justement, son métier était d'intervenir dans des entreprises pour expliquer que des différences culturelles peuvent engendrer des malentendus et des quiproquos, et par là nuire au bon fonctionnement même de l'entreprise. Elle intervenait également dans des écoles, et elle nous cita l'exemple ou elle avait appris aux étudiants que le système des castes en Inde avait des fondements religieux. Elle semblait très fière de son dernier exemple, comme si l'origine religieuse d'une chose stupide, devient moins stupide parce qu'elle vient d'une religion.

  Nous indiquâmes, que naturellement nous avions des conditionnements différents, les hommes étaient façonnés par leur environnement immédiat, par la culture, par la religion, par le climat et l'alimentation, et par bien d'autres choses encore. Les conditionnements sont différents, mais ce sont des hommes que l'on conditionne, le support du conditionnement est le même. Nous avons tous un fond commun très, très semblable, la couleur de la peau peut être différente, mais le fonctionnement de l'esprit est partout le même. Effectivement il y a des différences, par exemple en Inde, quand on est d'accord, on dit "oui" en dodelinant la tête de gauche à droite, alors qu'en Occident cela veut dire "non". Mais c'est assez superficiel et extérieur, car l'homme partout sait dire "non" ou "oui". L'homme exprime la même chose, de manière un peu différente certes, mais l'essentiel c'est que les hommes disent la même chose, c'est cela l'important.

     

   Pourquoi met-on toujours en avant la différence ? Quel est ce culte voué à ce qui nous sépare, à ce qui nous différencie ? On explique la différence, mais en la valorisant, n'est-ce pas ? On ne cherche pas à aller au-delà, la différence semble en fait nous définir. Elle nous définie et nous sépare de l'autre, et quand cette séparation est trop sensible et douloureuse, on invente le groupe qui partage les mêmes différences. La religion, la nation, l'ethnie spécifique, les spirituels et athées, les communistes ou les libéraux. Mais tous ces groupes ne peuvent rester entre eux, ils en rencontrent d'autres, et les autres ont des croyances forcément différentes. Alors les hommes s'observent et se regardent avec étroitesse, ils jugent les autres d'après leurs propres références. Ils ne désirent pas rencontrer l'autre, le connaître, en fait leur esprit est un tribunal où on prononce des condamnations dés qu'une différence existe, dès qu'il y a divergence envers l'orthodoxie du groupe.

   En fait dés que l'homme se sépare de l'humanité, il devient juge et "ses lois" condamne et frappe ceux qui sont autres, différents. Si c'est la différence qui prime, qui importe, alors la violence et la barbarie se répandent sur le monde. La différence, c'est la séparation, et la séparation c'est obligatoirement la création des camps, de factions, et il suffit juste de deux camps pour faire la guerre...

      

   La personne semblait acquiesçait sans être vraiment convaincue, puis elle désira parler de la mort. Elle indiqua qu'elle fréquentait un cercle ésotérique à tendance occulte, et lors de séances spéciales, il y avait eu des contacts avec des disparus. Nous écoutions en silence ses paroles, car elle semblait prise d'une grande et soudaine passion. Elle raconta comment elle avait vu une jeune femme totalement secouée et déroutée après une des ces séances, ne sachant quoi faire, elle lui avait offert un verre d'eau pour se désaltérer et se remettre de ses émotions. Notre interlocutrice parla aussi des Roses croix, ainsi que d'autres choses tournant autour des sujets assez obscures.

   Comme il est surprenant de voir l'esprit chercher toujours le merveilleux, l'extraordinaire, même si cela l'amène dans des sentiers sans lumière, où seule la noirceur règne et où la joie n'est pas. Quand est-il de la vie ordinaire, quotidienne ? Que faisons nous de nos vies, savons-nous parler aux êtres qui nous entourent ? Parler aux morts, c'est tellement pratique, ils ne sont plus là pour vous contredire, et leurs "messages" sont toujours sujets à interprétations. Mais parler à sa famille, à son enfant, à un parent ou à un ami, c'est tellement plus merveilleux. Entrer en contact véritablement avec un inconnu, c'est un des plus grands privilège qui soit. Quand les gens sont partis, c'est bien tard pour chercher à communiquer, n'est-ce pas ?

   "Oui j'ai un fils, et c'est vraiment dur d'être en relation avec lui." Son visage était bouleversé, et les larmes étaient prêtent à jaillir de ses yeux, elle soufrait vraiment beaucoup. Pour contenir sa peine et se ressaisir, elle s'assit au bord de la porte fenêtre et alluma une cigarette. Elle ne pensa pas du tout à demander si cela pouvait gêner son interlocuteur, mais devant cette grande peine, nous ne dîmes évidemment rien. Comme cela est étrange, on parle aux morts, et on pleure de ne pas parler avec les vivants. Qui sont les vivants et qui sont les morts ?

      

   L'émotion avait était très grande, aussi il nous sembla qu'une pause était la bienvenue. Nous partîmes donc à pieds pour prendre un repas dans un restaurant du village. L'ouverture était finie, et la conversation fut très légère et assez superficielle, après s'être dévoilée un bref instant, la maîtrise et le contrôle de soi étaient de nouveau en place. Notre interlocutrice parla de tout et de rien, mais avec une grande assurance en toute chose. Nous nous séparâmes après le déjeuner, la belle rivière avoisinante était pleine de pitié pour cette personne.

   Tant de souffrance et si peu de lumière dans le cœur, avec un intellect si développé qu'il n'existait plus aucun espace, aucun questionnement réel sur quoi que se soit. Quand l'esprit en encombré de connaissance, de savoir, il n'existe plus d'innocence, plus de doute, et en cela l'immense silence de l'existence ne peut être entendu.

 

 

 

   Paul Pujol, le 14 juin 2012.

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Paul Pujol - dans textes paul pujol
30 mai 2012 3 30 /05 /mai /2012 20:50

 

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    La découverte de "ce qui est", ne comporte aucun élément de progression. Le réel n'est pas plus découvert par une personne que par une autre. Il n'y a pas de bonne ou de moins bonne perception de ce qui est. Il y a perception ou il n'y a pas perception. Il n'y a personne au sommet, et il n'y a personne à la base ; il n'y a ni sommet, ni chemin, ni base.  

  

    Cette découverte n'est pas une studieuse accumulation de données précises. La vision de "ce qui est" libère l'homme, et cette liberté est totale, il n'y en a pas peu ou plus selon les circonstances. La liberté est plénitude, et son action n'est pas personnelle, et donc ne peut-être autoritaire. "L'acte de voir" est en dehors du temps, de telle manière, que la première vision "est" la liberté ; cette vision est sans acteur, donc sans mémoire et elle ne peut être entretenue par la pensée.

 

    La vision étant sans mémoire et sans auteur, elle se trouve dénuée de tout commentaire, donc il n'y a ni constat, ni pause. Et dans cette absence de compte-rendu, la vision et la liberté ne sont qu'une seule et même chose. L'acte de voir évolue dès le début en dehors du temps, de telle sorte que toutes notions de commencement et de développement sont inadéquates.

 

 

     

        Paul Pujol, " Senteur d'Eternité ". 
      Editions Relations et Connaissance de soi
      " L'acte de voir, et la liberté", page 74.
 
                                                                                                

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Paul Pujol - dans textes paul pujol
8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 18:13

 

 

           

 

  Quelle relation pouvons-nous avoir avec cet homme ? Quelle relation avons-nous avec lui ? Avons-nous une relation traditionnelle ? En le voyant comme un maître, un guru, et en se considérant soi-même comme un disciple, un élève suivant le maître.  Krishnamurti n'a-t-il pas voulu avoir une relation totalement différente des relations humaines" classiques" ? Lui même n'a-t-il pas refusé toute relation de domination, d'asservissement à l'autorité ? Que se soit dans le sens maître-disciple ou disciple-maître, il n'y a pas de maître et il n'y a pas de disciple ! Ces relations sont liées à la "connaissance de soi", à la recherche de la vérité n'est-ce pas ? Donc la relation avec Krishnamurti est liée à notre relation avec la vérité.  

 

    La vérité est-elle une possession ? Y a-t-il plusieurs vérités, chacun la sienne et qui n'a rien à voir avec celle de l'autre ? La perception de la vérité dépend-elle de la culture ou de la tradition ? Peut-on posséder la vérité ? Cela voudrait dire qu'elle peut être figée, être statique, qu'une chose perçue devienne une compréhension personnelle, propre. Si l'on possède une perception de la vérité, que possède-t-on ? Il y a perception de cette chose, cela impressionne l'esprit, celui-ci désire garder présent cette sensation, donc il mémorise cet état. Nous mémorisons notre sensation concernant un contact que nous avons eu avec le monde, ou avec la vérité.

  Si l'on observe bien, il y d'abord le contact, l'expérience, puis vient le désir de prolonger, et ensuite la mémorisation à lieu. La mémoire d'un événement n'est pas l'événement lui-même, le souvenir d'un sourire n'est pas le sourire lui-même. Voyons bien cela, la mémoire n'est qu'un mouvement de la pensée. C'est quand l'action n'existe plus, quand la vérité n'est plus, que l'expérience du passé devient importante. Toutes les descriptions d'un soleil couchant, tous les écrits, les plus beaux poèmes et les plus belles images ne sont rien, face à la beauté d'un soleil finissant perçu par un esprit totalement silencieux.

 

    Donc la vérité ne peut se mémoriser, sinon elle devient un souvenir poussiéreux, elle s'enracine dans le temps et dans l'histoire de l'homme. Cette perception fulgurante n'a aucun lien avec le temps, même les notions de fulgurance, de rapidité doivent être prises avec délicatesse, ne nous enfermons pas dans des mots. Utilisons-les, mais ne soyons pas utilisés par eux, ne soyons pas dépendant de l'expression.

    Quand on dit que l'on possède la vérité, qu'est-ce que cela veut dire en réalité ? Ne parle-t-on pas plutôt de sa vérité, de sa perception de la vérité, parle-t-on vraiment de la vérité, ou bien parle-t-on de soi ? La mémoire d'un événement parle-t-il de l'événement lui-même, ou bien parle-t-il de ma réaction face à cela, il parle de mon ressenti, de mon impression personnelle. Donc je parle de moi, et de mes émotions, c'est de mon ressenti que je parle, pas du coucher de soleil et pas de la vérité ! On ne peut posséder la vérité, on ne peut mémoriser l'insaisissable ; si on définit l'infini, on détruit toute perception de l'infini, et celui-ci s'évapore de notre vie. Voyons aussi que chacun va avoir une perception, une interprétation différente de l'autre, le commentaire ne peut qu'être différent. Car le commentaire parle d'un homme en particulier, de son expérience propre, et l'autre ne peut avoir qu'une expérience et un commentaire différents.

    Le commentaire ne peut être semblable, et donc il sépare les hommes, les désunis et fractionne l'humanité. Cela est très concret chers amis, n'y a-t-il pas de nombreuses nationalités, Américain, Français, Indien ou autres ? N'y a-t-il pas de très nombreuses religions, bouddhiste, hindou, chrétien, musulman ? Chacun détenant sa vérité, et luttant pour l'établir, pour convertir le plus grand nombre.

 

    Cet état de fait ne crée t-il pas des tensions, des conflits ? Ne serait-ce pas une des causes des nombreuses guerres qui déchirent l'humanité depuis la nuit des temps ? Dès qu'il y a séparation, il y a deux camps, et donc deux différences qui se concurrencent, deux mondes qui s'affrontent. Toute cette folie meurtrière qui broie les être humains, toute cette cruauté : Cela ne peut-il cesser, finir à tout jamais ? Pour que cela cesse, avant tout nous devons nous extirper des différents conditionnements créés par la société, par le monde des hommes. Car ce sont ces valeurs qui ont engendrées ce monde de misère, de brutalité sans fin, ce sont ces idéaux, toutes ces théories nées de l'esprit qui détruisent l'humanité. Et en premier lieu, pouvons-nous établir entre nous des relations totalement différentes du monde ? Aucune autorité, pas de hiérarchie, de compétition, de domination ou de soumission à qui que ce soit ! Pouvons-nous découvrir une telle relation, entre nous, et avec Krishnamurti également ?

  Il ne s'agit pas de relation de dépendance, car on n'attend pas que quelqu'un vienne vous montrer le chemin de la vérité, un tel chemin n'existe pas. La vérité ne se donne pas, car elle n'appartient à personne, elle ne peut être une possession, comme nous l'avons vu précédemment. Donc quelle relation avec Krishnamurti, et avec la vérité ?

 

    Pourquoi cherche-t-on la vérité ? Quel est le sens de cette démarche, de cette quête ? Quelle est la raison profonde qui me pousse vers cette exigence fondamentale, quel en est le moteur, qu'est-ce que ce feu qui court en moi ? Si je cherche une distraction, je la trouverai facilement, mais quand l'euphorie des premiers temps sera passée, l'amertume et la tristesse rempliront mon cœur, car jamais la joie du matin calme n'aura été perçue. Si je cherche un modèle, ou un exemple, je trouverai ce que je cherche, mais je ne découvrirai jamais l'inédit, le neuf. Je n'aurai qu'une vie de seconde main, caché dans l'ombre de celui que je suis. Et cet autre, je découvrirai un jour, qu'il n'était que mes désirs projetés, qu'il n'était que mon fantasmeinfantile. Alors je verrai que j'ai perdu la vie à la poursuite de cette ombre, et cette ombre c'est la mienne qui me précède ou me suit, mais jamais je ne me suis vu sans cette obscure image de moi-même. Jamais je ne me suis vu directement, nu comme au premier jour, innocent et fragile.

    En somme, ma quête est la préoccupation de soi, et non la connaissance de soi. Si je ne me soucie que de mon bien être, de mon confort et de mon réconfort, réellement je ne m'intéresse qu'à moi et le monde m'indiffère totalement. Je ne suis qu'un égoïste, et ma recherche de réalisation intérieure n'est qu'un leurre, car je cherche juste à avoir du plaisir, et je désir cela plus que tout. Je veux me réaliser, je veux avoir des expériences extraordinaires, hors du commun ; en fait je veux être différent des autres, supérieur en quelques sorte. Mais je ne vois pas que justement cette démarche même fait partie de l'esprit humain, c'est une attitude tellement commune à tous...La connaissance de soi n'est pas la préoccupation de soi.

    Par contre, si je suis en mouvement car je refuse cette société corrompue, toute la violence des hommes, je sais que cela doit cesser. Je le ressens au plus profond de moi, comme une impérieuse nécessité, comme un appel dans le désert immense. Il faut que cela soit différent, je veux créer un monde totalement autre, et je sais qu'il me faut découvrir la liberté. Sans cette liberté véritable, on ne fait que prolonger ce monde, on ne fait que suivre les différents conditionnements. On troque l'Occident pour l'Orient, le quotidien pour l'exotique, le vieux pour le soi-disant neuf ; tout cela n'est que du vent et de l'illusion. Alors je saisis que pour être libre, il n'y a qu'un instrument adéquat, c'est la vérité. En voyant cela je suis déjà en relation avec cette vérité, car cette vérité est en moi et je suis en elle.

 

    Et voilà que je découvre Krishnamurti, que je découvre cette homme qui vit cela, qui l'explore depuis de nombreuses années. Que vais-je faire avec cette personne ? Je ne veux aucune relation de dépendance et je ne vois pas en lui une quelconque autorité, comme certains de mes amis ! Donc j'aborde son "œuvre", car à son propos j'hésite même à parler "d'enseignement". L'enseignement n'est qu'un poteau indicateur, la carte d'un pays inconnu, ce qui compte c'est ce qu'indique le poteau ou la carte. C'est le pays inconnu qui compte, et je ressens qu'on peut le découvrir, justement si on remet la carte à sa juste place, et certainement si l'on découvre ce pays, la carte n'a plus grande d'importance. Donc j'étudie cette œuvre, ces écrits, je visionne peut-être même des vidéos et si je le peux je vais parler avec lui. Mais chaque fois que quelque chose est exprimée, je l'examine, comme j'examine mon propre esprit, je ne sépare pas les deux choses.

    "L'enseignement" ne parle que de l'esprit, de son dysfonctionnement, de son désordre et de sa confusion, quand j'étudie un texte, je m'étudie en même temps. De même dans toutes mes relations avec l'autre, j'examine mes réactions, mes pensées, mes émotions, bref j'apprends par moi-même. "L'enseignement" n'apprend rien à personne, c'est chaque individu qui, par son attention découvre en lui-même. C'est par son propre regard que l'on voit, non pas par le regard de l'autre, serait-ce même Krishnamurti ! Donc on peut dire que cette œuvre me montre dans quelle direction regarder, je suis dans une telle confusion, un tel désordre, que cela peut m'aider à y voir plus clair. Mais c'est moi qui regarde, et si une chose me frappe, si une vérité me souffle, alors elle est mienne, elle est en moi. Et c'est cette vérité qui va me faire bouger, me faire agir différemment, sans aucune volonté de ma part. Quand la vérité pénètre dans un esprit, elle travaille d'elle même, sans aucun effort, elle transforme celui qui la porte. Quand cela a lieu, véritablement qu'elle est notre relation avec Krishnamurti ? Voyons cela avec subtilité s'il vous plaît, regardons bien, nous sommes entre amis n'est-ce pas ?

 

    Donc j'étudie, et soudain la vérité s'empare de moi, elle me bouleverse entièrement, là en cet instant, j'ai vu totalement et immédiatement la folie des religions (ce n'est qu'un exemple). Cette vision a mit fin pour toujours à ces croyances illusoires, à cet attachement infantile aux techniques et aux rites ancestraux. Plus aucune croyance ne persiste dans l'esprit, plus aucune référence à tous ces modèles, ces héros traditionnels. L'esprit est au-delà des hommes, dans cette vision l'étudiant est allé au-delà de son histoire, au-delà de son être même. Dans cette vision seule demeure cette vérité, cette lumière qui dissout la pénombre. Dans cette attention bien particulière, quelle est alors la relation avec Krishnamurti ? S'il vous plaît, quelle relation y a-t-il ?

    Peut-être pouvons-nous examiner quelle relation Krishnamurti avait avec la vérité ? Quel lien avait-il avec cette clarté ? Il me semble qu'il a souvent indiqué, que la vérité l'habitait, et que dans ces instants c'est cette vérité qui agissait, que cela l'avait transformé totalement et profondément. Pour expliquer parfois ce qu'il entendait par "l'éveil" de l'esprit, il a indiqué que c'était la fin de "l'illusion du soi", de "l'esprit individuel". Dans un entretien avec André Voisin, alors que celui-ci lui demande "Krishnamurti qui êtes-vous ?", Krishnamurti répond "Rien, je ne suis rien". Dans la perception de la vérité, seule demeure la vérité, et celui qui vit cela est transformé pour toujours. Peut-on dire que Krishnamurti et la vérité ne faisaient qu'un, ou plus justement que quand Krishnamurti s'effaçait, la vérité s'exprimait alors. Non pas en lui, puisqu'il n'était rien, mais à travers lui, au travers de sa personne. N'est-ce pas cette bénédiction qui donne la liberté, cette ivresse de l'innommable que Krishnamurti voulait partager avec les hommes ?

 

    C'est la liberté que Krishnamurti voulait pour nous tous, il ne pouvait la donner, mais n'a cessé de l'indiquer, de la montrer sans relâche. Il n'avait qu'une seule action, on ne parle pas ou peu de la liberté, mais on démonte la prison, on doit sortir de la cellule confortable des traditions bien établies. Donc je perçois la vérité, alors je ne suis pas dans cet instant, seule demeure la vérité, elle remplit tout mon être, malgré l'absence du moi, une plénitude totale est là. La vérité est là, le petit, le mesquin n'est plus. Il n'y a plus de centre dans l'esprit, seule l'immensité de la vérité existe, et alors arrive la liberté. En cela, il n'y a pas le monde et un homme séparé du monde, l'univers entier est là, le monde est un, et excusez-moi cher amis un monde hors du temps existe alors.

    La totalité de la vie est là, l'esprit est relié à toute chose, à tout le cosmos, aux étoiles, aux rivières qui courent dans les bois, aux hirondelles qui chantent dans le ciel. Alors très chers compagnons la question de la relation avec Krishnamurti n'a plus de sens. Il est dans votre cœur, dans votre chair, il est votre sang, et au-delà de lui, bien au-delà une lumière luit dans le monde, ne la voyez-vous pas ?

 

 

 

  Paul Pujol, Correspondances  

  Editions Relations et Connaissance de soi  

 "La relation avec Krishnamurti", pages 88  à 95.  

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Paul Pujol - dans textes paul pujol
16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 15:42


 

 

      

 

     Nous nous trouvions dans les sous-bois, sans doute à la recherche de quelques bêtes égarées. Les châtaigniers étaient baignés d'une belle lumière éclatante, faite d'ombres et de taches plus claires. Le soleil était haut, et l'après-midi s'annonçait torride. Nous descendions une pente caillouteuse, lorsque, levant les yeux, nous le vîmes au-dessus de nous. Il était là, seul et immobile, nous surplombant, scrutant la vallée étroite qui plongeait devant nous. C'était un aigle brun et noir, le bec courbe et l'œil vif, il se dressait de toute sa hauteur, roi des montagnes dans l'espace bleu d'un ciel d'été. La beauté du rapace vous surprenait, vous rendait attentif et aiguisait tous vos sens. Sa beauté était la beauté du monde, de l'univers dans sa totalité. Cette beauté n'excluait aucune chose, les arbres, les buissons, les feuilles délicates, le ciel limpide sans un seul nuage, tout ceci resplendissait dans cette intensité. 

                                                                    

    Nous indiquâmes à l'autre la présence de l'aigle. L'oiseau, nous ayant entendus, déploya ses grandes ailes brunes comme la terre, et sans aucun bruit, sans frottement ni sifflement dans l'air, il disparut, contournant le rocher et devenant ainsi invisible à notre regard. On eut cru à un mirage, à une illusion des sens, tellement tout ceci fut fugace, rapide, et silencieux ; mais il n'en était rien. L'œil ne voyait plus à présent, mais l'esprit qui est essence de vie, est un, et le vol majestueux, ample et libre se poursuivait au-delà, sans besoin de spectateurs admiratifs. L'esprit n'a pas besoin de sens pour voir ce qui est, les sens font partie de toute vision, mais

"la vision profonde" est bien plus immense que toute sensation. Il n'est point nécessaire de toucher et de voir une chose pour avoir de l'amour, l'amour véritable s'étend à toute chose, présente ou absente, visible et non visible. 

 

    L'oiseau disparu, nous continuâmes quelques instants notre promenade, l'autre personne n'avait rien dit, mais on sentait son trouble intérieur. Elle était consciente d'avoir vu un animal noble et rare, cependant, elle était mécontente, mécontente de notre intervention qui avait apparemment précipité le départ de l'animal. Mais l'homme n'en dit rien, dans son silence se murmurait tout son regret, la joie qui aurait pu être si seulement son besoin de retenir n'était pas. L'homme veut toujours retenir, il veut emprisonner la beauté, pour mieux s'en délecter, pour mieux en profiter, il veut s'abîmer en elle ; - mais lorsque l'esprit œuvre en ce sens, la beauté n'existe plus. Elle se transforme alors en plaisirs, en désirs, c'est à dire la satisfaction de la mémoire, la consécration de notre plan de bonheur et de beauté. La beauté ou l'amour ne peuvent être codifiés, classés, rangés, pour les sortir au moment opportun, et les utiliser à volonté ; - un claquement de doigts, et nous voulons la beauté à nos pieds. Tout ce processus est essentiellement destructeur, il supprime dans l'homme toute sensibilité (et non pas de la sensiblerie), toute son intelligence, et sans cela, la beauté ne peut être perçue.

 

    A présent l'aigle avait dû retourner à son repaire, il préparait sans doute avec sa compagne, la venue d'un nouvel hiver. Dans ces montagnes du sud, souvent baignées de soleil, les saisons froides étaient moins rudes qu'ailleurs, mais en altitude, là où nichent les aigles, la neige était toujours présente.

    La bénédiction de cette rencontre continua longtemps, le malaise de l'autre persista également. En y songeant, il nous semblait bien qu'en fait, cette entrevue avait été une entrevue d'un autre monde, monde où l'homme ne peut être. Un univers inconnu, mais familier, intime. Le vol était un mouvement différent, sculpté à même dans l'air lumineux d'un jour autre, d'un monde unique, neuf, rajeuni ; - tout ceci était intemporel, immobile, et pourtant, il y avait une action, une activité, un état sans déplacement aucun, et cependant non statique. Ce mouvement était différent, la matière, le corps étaient autres, indissociables, unis, comprenant tout ;

    - substance étant plénitude, énergie totale, donc créatrice de vie. L'esprit était alors beauté, et l'intelligence percevait que tout cela, n'était en fait

que l'expression de l'amour.

    En ce jour, le vol de l'aigle était le mouvement même du monde.

 

        

 

  
 
    Paul Pujol, Senteur d'éternité.

     Editions Relations et Connaissance de soi

    "L'aigles des montagnes", pages 94 à 96. 

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