20 septembre 2026 7 20 /09 /septembre /2026 09:30


 

 

      

 

     Nous nous trouvions dans les sous-bois, sans doute à la recherche de quelques bêtes égarées. Les châtaigniers étaient baignés d'une belle lumière éclatante, faite d'ombres et de taches plus claires. Le soleil était haut, et l'après-midi s'annonçait torride. Nous descendions une pente caillouteuse, lorsque, levant les yeux, nous le vîmes au-dessus de nous. Il était là, seul et immobile, nous surplombant, scrutant la vallée étroite qui plongeait devant nous. C'était un aigle brun et noir, le bec courbe et l'œil vif, il se dressait de toute sa hauteur, roi des montagnes dans l'espace bleu d'un ciel d'été. La beauté du rapace vous surprenait, vous rendait attentif et aiguisait tous vos sens. Sa beauté était la beauté du monde, de l'univers dans sa totalité. Cette beauté n'excluait aucune chose, les arbres, les buissons, les feuilles délicates, le ciel limpide sans un seul nuage, tout ceci resplendissait dans cette intensité. 

                                                                    

    Nous indiquâmes à l'autre la présence de l'aigle. L'oiseau, nous ayant entendus, déploya ses grandes ailes brunes comme la terre, et sans aucun bruit, sans frottement ni sifflement dans l'air, il disparut, contournant le rocher et devenant ainsi invisible à notre regard. On eut cru à un mirage, à une illusion des sens, tellement tout ceci fut fugace, rapide, et silencieux ; mais il n'en était rien. L'œil ne voyait plus à présent, mais l'esprit qui est essence de vie, est un, et le vol majestueux, ample et libre se poursuivait au-delà, sans besoin de spectateurs admiratifs. L'esprit n'a pas besoin de sens pour voir ce qui est, les sens font partie de toute vision, mais

"la vision profonde" est bien plus immense que toute sensation. Il n'est point nécessaire de toucher et de voir une chose pour avoir de l'amour, l'amour véritable s'étend à toute chose, présente ou absente, visible et non visible. 

 

    L'oiseau disparu, nous continuâmes quelques instants notre promenade, l'autre personne n'avait rien dit, mais on sentait son trouble intérieur. Elle était consciente d'avoir vu un animal noble et rare, cependant, elle était mécontente, mécontente de notre intervention qui avait apparemment précipité le départ de l'animal. Mais l'homme n'en dit rien, dans son silence se murmurait tout son regret, la joie qui aurait pu être si seulement son besoin de retenir n'était pas. L'homme veut toujours retenir, il veut emprisonner la beauté, pour mieux s'en délecter, pour mieux en profiter, il veut s'abîmer en elle ; - mais lorsque l'esprit œuvre en ce sens, la beauté n'existe plus. Elle se transforme alors en plaisirs, en désirs, c'est à dire la satisfaction de la mémoire, la consécration de notre plan de bonheur et de beauté. La beauté ou l'amour ne peuvent être codifiés, classés, rangés, pour les sortir au moment opportun, et les utiliser à volonté ; - un claquement de doigts, et nous voulons la beauté à nos pieds. Tout ce processus est essentiellement destructeur, il supprime dans l'homme toute sensibilité (et non pas de la sensiblerie), toute son intelligence, et sans cela, la beauté ne peut être perçue.

 

    A présent l'aigle avait dû retourner à son repaire, il préparait sans doute avec sa compagne, la venue d'un nouvel hiver. Dans ces montagnes du sud, souvent baignées de soleil, les saisons froides étaient moins rudes qu'ailleurs, mais en altitude, là où nichent les aigles, la neige était toujours présente.

    La bénédiction de cette rencontre continua longtemps, le malaise de l'autre persista également. En y songeant, il nous semblait bien qu'en fait, cette entrevue avait été une entrevue d'un autre monde, monde où l'homme ne peut être. Un univers inconnu, mais familier, intime. Le vol était un mouvement différent, sculpté à même dans l'air lumineux d'un jour autre, d'un monde unique, neuf, rajeuni ; - tout ceci était intemporel, immobile, et pourtant, il y avait une action, une activité, un état sans déplacement aucun, et cependant non statique. Ce mouvement était différent, la matière, le corps étaient autres, indissociables, unis, comprenant tout ;

    - substance étant plénitude, énergie totale, donc créatrice de vie. L'esprit était alors beauté, et l'intelligence percevait que tout cela, n'était en fait

que l'expression de l'amour.

    En ce jour, le vol de l'aigle était le mouvement même du monde.

 

        

 

  
 
    Paul Pujol, Senteur d'éternité.

     Editions Relations et Connaissance de soi

    "L'aigles des montagnes", pages 94 à 96. 

 

 

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10 septembre 2026 4 10 /09 /septembre /2026 09:27

 

La Saône.

 

 

19 novembre 2006  

 

 

 

 Pour le rêveur, le rêve est très réel, il n’existe que cela.

 

 Le rêveur n’est pas séparé du songe ;

 en fait le rêveur « est » le rêve, et le rêve « est » le rêveur.

 

 Le contenu de l’esprit « est » l’esprit lui-même.

 

 De même, celui qui vit dans l’illusion n’est pas séparé de cette illusion ;

 il « est » l’illusion elle-même.

 

 

 

 

 

 

  Paul Pujol, " Senteur d'éternité "

  Editions Relations et Connaissance de soi

  "Le rêve et le réveur", page 161.    

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12 juillet 2026 7 12 /07 /juillet /2026 15:59
Témoignage

 

 

  Ce tout jeune homme avait mis fin à toutes croyances, il était passé à travers tout ce processus, et tout cela s’était détaché de lui pour toujours. Il avait clairement vu l’illusion des religions, des sectes, du nationalisme ; toutes choses qui séparent les hommes et engendrent les conflits et les guerres. Il n’était donc plus français ou européen, il n’était plus également chrétien, bouddhiste, hindouiste ou autre. L’identification à un quelconque groupe fut très bien perçue comme une pure illusion, une vue de l’esprit.

 

    Il y eut une perception aiguë du conditionnement dû à l’histoire, mais aussi dû aux mécanismes des pensées ; il y eut une perception directe, vivante, de la nature du temps psychologique. Tout cela se fit sans aucun effort, emporté par la passion et la surprise de découvrir toutes ces choses. Toutes les perceptions intérieures se réalisaient de manière très naturelle, comme de l’eau qui coule. Il y eut plusieurs "expériences" subies, mais à chaque fois la lucidité montra l’illusion et l’irréalité de ces événements, alors les "expériences de l’esprit" cessèrent d’elles-mêmes. Puis à un moment donné, sans prévenir, quelque chose d’autre cessa, quelque chose de très ancien ; une chose vieille comme le monde. Il n’en prit pas conscience tout de suite, mais il sentit une immense décontraction, comme un fardeau millénaire qui venait d’être posé au sol.

    Les millénaires mémoriels venaient de tomber ; la peur, qui se perd dans la nuit des temps, la peur n’était plus. C’était la fin de l’illusion du temps psychologique, la fin du "moi" ; l’attachement à la continuité du temps n’était plus. Plutôt que le début de quelque chose, c’était la fin de "ce qui était", du monde des idéaux, des croyances, des œuvres de la pensée. Alors cette fin non prévue, non voulue, laissa l’esprit très décontracté, souple, et surtout immobile et très silencieux. Là, dans ce silence immense, il y eut un mouvement totalement différent, quelque chose commença à vivre, quelque chose de jamais vu, de jamais connu.

 

    Ce fut comme un autre univers qui s’ouvrait, le monde était entièrement neuf, plus intense, plus vivant et d’une telle beauté ! Le regard intérieur vit naître une intelligence autre, très sensible, une vision pénétrante qui voyait instantanément les soucis psychologiques. Cette vision, ce regard clair dès qu’il se posait sur quelque chose, résolvait immédiatement le problème. Toute situation existe par manque de clarté et de compréhension, dès que la lumière de l’intelligence l’éclaire, la souffrance ou ma prison mentale n'existent plus. Les conditionnements tombent pour toujours, ils n’existent plus. Il faut finir "ce qui est", profondément, véritablement. Le tout premier mouvement c’est la fin de ce qui est, on est alors hors du monde des hommes. Quand cette fin a lieu, alors existe un monde sans croyances, sans idéaux, quelque chose que l’homme n’a jamais exploré. Là, dans ce nouvel espace, l’esprit se met en marche, le mouvement dans l’inconnu commence à exister. Ce mouvement sans pensée, au-delà de l’expérience et du "moi", ce mouvement est la véritable méditation, c’est l’exploration silencieuse d’un immense continent, vierge de toute présence humaine.

 

    Cette fin de soi, et la découverte de cet autre monde se firent très rapidement, en moins de deux années tout cela eut lieu. Le jeune homme était persuadé que de nombreuses autres personnes avaient connu de tels événements dans leur vie, il ne se sentait pas du tout extraordinaire ou hors-norme (ce sentiment est toujours vrai, aujourd'hui). Tout cela était tellement naturel, tellement fluide. Pourtant quand il essaya d’en parler avec des amis, avec sa famille, il fut très surpris des réactions ou des commentaires. Certains ne voulaient pas en entendre parler, et d’autres disaient : "c’est vrai, il faut être libre", et ils suivaient une religion, ou pratiquaient de manière très superficielle différentes méditations. La plupart fuyaient leurs peurs dans des systèmes établis, et tous disaient chercher la liberté. Le jeune homme constata la grande difficulté qu’il y avait à parler de tout cela, mais surtout il constata le manque flagrant de vision profonde et de compréhension vivante, chez presque tous ses interlocuteurs.

 

    Alors il décida d’approfondir sa découverte, au lieu de parler, il se plongea profondément dans ce voyage, dans cet inconnu. Le silence fut gardé pendant près de vingt cinq années ; il y eut de nombreux écrits pendant cette longue période. Cette naissance de nouveaux mots, cette explosion de perceptions en mouvement, c'est véritablement la découverte d'une immensité sans nom, d'un pays où siège une immobilité immuable.

 

 

 

Paul Pujol, Senteur d'éternité

Éditions Relations et Connaissance de soi

Témoignage, page 15 à 17

 

 

 

Pour voir l'ensenble des textes de Paul Pujol :

Liste complète et intitulés des textes de Paul Pujol

 

 

     

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7 juillet 2026 2 07 /07 /juillet /2026 09:18

                                                                                                                                                           Photo: L. Ingles
   

 

  

   Dehors le vent soufflait avec insistance, et la nature était en attente du long sommeil hivernal. On ressentait tout le travail de la forêt, qui en elle-même s'évertuait peu à peu, à ralentir et à calmer la croissance des arbres et des plantes.

    La montagne elle aussi était tranquille, et le ciel qui la couvrait de part en part, prenait quelquefois la teinte grise des jours de pluie. Aux alentours, les couleurs ocre et rouge de l'automne étaient présentes, et l'on distinguait un peu partout le tapis brun des feuilles mortes et séchées. Toute cette nature, avec son espace infini, vous entourait et vous acceptait dans son intimité ; vous ne vous sentiez pas du tout un étranger parmi le monde des fleurs, des arbres et des oiseaux. En contemplant la beauté présente, vous vous demandiez pourquoi l'homme s'était-il exclu des monts immobiles et des forêts silencieuses, comment l'homme avait-il pu devenir insensible au soleil du matin ?

   

    Vous songiez à la férocité de l'homme à travers le monde ; - mais, vous ne vous souciez pas de trouver une réponse, vous regardiez simplement l'immensité du ciel, sans aucune présence de la pensée, vous observiez ce bleu brillant. L'espace d'un ciel est étrange, car si l'on fait attention, on réalise qu'il n'a pas de fond, qu'il est dénué de tout support, il ne repose sur aucune chose. L'espace d'un ciel ne repose sur aucune terre, c'est la terre elle-même qui est comprise et incluse dans le ciel. Dans cet espace tout peut être logé, les plus hautes tours, les plus grandes montagnes, ainsi que les lueurs des plus lointaines étoiles. Toutes les mesures, le haut, le bas, le loin et le près, sont des valeurs inadéquates, sont un non-sens dans cette dimension.

 

    Un espace qui n'est pas espace entre deux points, est un espace infini ; tous les éléments figurent dans cette dimension, mais aucun d'eux ne limite ou ne boucle cette dimension. C'est un point donné, fixe, qui donne une distance à l'espace, entre lui-même et un autre point. Un centre part toujours de sa propre situation, et projette à partir de là, une dimension vers l'extérieur, vers autrui et vers le monde. L'homme part toujours de ses propres conclusions, et, de là, il essaie de s'ouvrir au monde extérieur ; donc la dimension de son ouverture sera limitée par ses propres conclusions et assertions personnelles.

    A présent, de gros nuages gris obscurcissaient le ciel, cachant momentanément le soleil. Ils avançaient avec rapidité, et personne ne pouvait savoir vers quelles destinées ils se rendaient.
    

 

           
   Paul Pujol, "Senteur d'éternité".
   Editions Relations et Connaissance de soi

   "Hiver 1984", pages 52 à 53.      

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30 septembre 2025 2 30 /09 /septembre /2025 15:45


 

 

 

    La vérité n'est pas une chose que l'on puisse apprendre, avec méthode ou assiduité ; on ne peut utiliser de système pour y parvenir. Car un système se réfère à des données établies, à des données fixes. Donc l'instruction de la vérité consiste à se faire correspondre progressivement à ces points de base. Lorsque l'homme entre dans un système, son apprentissage consiste à avoir des expériences qui correspondent à certaines références. L'homme expérimente par le concret des états, lesquels sont prévus par des définitions bien précises.

 

    Voyons que la pensée, dans un système donné, se sent en sécurité, car dans un système préétabli l'homme part d'un connu théorique, et expérimente par la suite le concret de ce connu. Des faits qui correspondent à ce qui doit être. Voyons que la pensée prend les points de base, les capte et se persuade qu'elle doit expérimenter de tels états pour parvenir à la vérité. La pensée façonne une idée de la vérité, et forme le chemin qui y mène. La pensée prépare tout le processus, et dans ce processus se trouve la réalisation de la "dite vérité". Donc l'homme va dans une direction, fait les choses prescrites, et expérimente la vérité ; observons bien que dans ce circuit il n'y a aucune découverte, tout y est préparé, aplani pour que la pensée, une fois sécurisée, puisse créer son propre enchantement. Tout ceci renforce la pensée, car à présent elle s'affirme libre de toute entrave. Voyons profondément que tout système évolue à l'intérieur de lui-même et qu'il n'a pas de contact avec ce qui lui est extérieur. Dans un système, la liberté est détruite, et la pensée étant sans cesse ambitieuse, s'y sent à l'aise. Ce système crée alors la prétention, qui n'est qu'un renforcement de la peur des autres et du monde. Tout système a pour but de se valider soi-même, et non de découvrir quelque chose. Tout système est à l'opposé de la découverte.

 

    Donc la vérité ne peut être atteinte par la petitesse des systèmes de pensée, qu’ils soient religieux, philosophiques ou même politiques. La vérité ne peut s'apprendre, mais on la découvre d'un seul coup, sans une seule raison. La vérité ne parvient à l'homme que lorsque celui-ci s'est délesté de toutes ses contradictions, de tous ses mensonges, de toutes ses illusions engendrés par la pensée. Et la plus grande des illusions est de croire qu’il y a un chemin qui mène à la vérité. Il n'y a pas de chemin qui aille vers la vérité. Le seul sentier est celui des peines et des douleurs quotidiennes, et il ne mène nulle part. Ce sentier rempli de misère doit être compris profondément ; on doit voir toute la folie créée par l’homme ; on doit regarder en face le monde et son abomination. Tel est le sentier.   

    Et lorsqu'on perçoit l'état du monde et la laideur qui y siège, on prend conscience de son rôle dans cet état des choses. Alors l'homme rejette toute cette laideur et toute cette folie, d'une manière totalement libre.

    Alors, et alors seulement le mensonge n'est plus, et c'est la vérité qui est.
 

  

  Paul Pujol, Senteur d'éternité.

  Editions Relations et Connaissance de soi

  "La vérité ne peut-être apprise", pages  59 à 60.    

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