10 novembre 2018 6 10 /11 /novembre /2018 14:45

         DSC01949(1)FD    

 

Juin 1990

 

     

 

    La vie de l'homme n'a aucune signification profonde, n'a aucun sens réel, qui soit au-delà de la simple réaction, qui soit autre chose qu'une action due à un conditionnement. L'homme, tout au fond de son être, sait cela, il sait l'illusion des apparences. Le visage peut se voiler de satisfaction, mais l'esprit, lui, ne le peut pas, seuls les sentiments profonds le modèlent et le transforment. L'esprit de l'homme n'est pas touché par les agencements extérieurs, sa crainte et son non-accomplissement sont ses seules bases.

    C'est sur ces bases que l'esprit crée l'illusion du moi, car le moi qui perdure après la mort donne un espoir, puisque tout ne s'achève pas. Le non-accomplissement de l'esprit est moins pesant, car il y a de nombreux futurs pour s'accomplir. Tout ceci apaise l'esprit, car on lui donne une échappatoire, son état présent n'est pas irrémédiable, demain la solution sera trouvée. Et l'esprit se satisfait, l'inertie et la somnolence s'installent, ce qui aide encore à mieux oublier ce qui est présent, là, tout au fond, c'est à dire le centre même de l'esprit. Voyons que ce mécanisme ne résout aucune chose, il permet à l'esprit de s'assoupir et de ne pas affronter la réalité ; cela entraîne une satisfaction des limites. L'esprit s'émousse, car il accepte la laideur en lui, il ne veut pas la détruire, il la gère de son mieux afin de subir le moins de dérangement possible.

 

    Quels sont les fondements de la crainte, et du sentiment de non-accomplissement de l'esprit ?  La crainte de l'esprit humain est essentiellement basée sur le refus viscéral de la mort. L'esprit de l'homme tout au long de son existence à façonné l'image d'un moi, c'est-à-dire une partie de l'esprit qui soit autre que la matière, que le physique. Cette croyance est créée par le mouvement permanent de la pensée, celle-ci cherche toujours à se prolonger dans le temps, à exister sur une base statique, figée. Cette croyance est étroitement liée au sentiment de non-accomplissement, chaque homme possède cela en lui, mais très peu arrivent à définir exactement cet état intérieur.  

    Qu'est-ce donc que le non-accomplissement ? Une chose qui n'arrive pas à s'accomplir pleinement, c'est une chose qui n'arrive pas à utiliser la totalité de ses possibilités. C'est un état, où un être humain doué de vie et de sensibilité extrême, ne peut exprimer pleinement toutes ses facultés. Donc au tréfonds de l'homme siège son esprit, cet esprit ne peut vivre pleinement, ne peut s'exprimer entièrement. Quel rapport existe-t-il, entre cet esprit individuel non-accompli, et la croyance profonde du moi ? Le moi est considéré comme étant "la partie divine" de l'esprit, cela est son essence même. Donc l'esprit n'est pas essentiellement crainte, violence, jalousie et ambition ; étant d'essence divine, il n'est plus uniquement un produit conditionné. Aucun être humain ne peut s'accomplir pleinement si son action est limitée par des démarcations, si belles soient-elles. Le moi est la partie privilégiée de l'esprit, mais l'esprit de l’homme dans sa totalité n’est-il pas un produit entièrement conditionné. Les sensations, la mémoire, le cerveau, les pensées et les sentiments, tout cela forme l'esprit humain. Il ne peut agir autrement que par référence aux conditions de toute vie ; cela n'est ni triste, ni gai, ni plaisant ou déplaisant, "cela est".

 

    L'esprit peut créer l'illusion d'un moi différent, ce moi est engendré par l'esprit, par la pensée. Par cela nous voyons que le moi est également violent, haineux et ambitieux, car il ne vit que pour ses existences futures, il méprise le présent et les actes simples de la vie quotidienne. Le moi désire seulement se préoccuper de vie mystérieuse et spirituelle, mais cette action entraîne un mouvement égocentrique très important.  

    Voyons l'ensemble du processus : l'esprit humain est incomplet, il sent qu'il ne vit pas pleinement, il se sent limité. Ce sentiment d'insatisfaction, de non-réalisation, entraîne la recherche, la croyance, et l'existence d'un "moi divin", partie qui transcende la mort et les conditions de vie humaine. Nous voyons que dans la réalité, le moi qui est une partie de l'esprit, est identique à l'esprit. Il vit par le désir, la mesquinerie et la tromperie, ses "qualités" sont identiques à celles de l'esprit. Alors l'esprit au travers de sa croyance, perçoit confusément que même comme cela, il demeure limité, il ne peut s'épanouir totalement. L'esprit humain peut-il s'accomplir véritablement ? L'esprit humain est un ensemble qui comporte le cerveau, la mémoire et les pensées, sur cela se greffe tout le reste : sensations, émotions, sentiments. Regardons avec lucidité ce qui est, usons de la vision profonde : l'esprit tel qu'il est, n'arrive pas à vivre une totale plénitude. Donc nous voyons que les sensations, les émotions et les sentiments ne suffisent pas pour amener la plénitude dans l'être. Nous avons mis de côté la croyance dans une entité "immortelle et divine", nous avons vu son illusion ; car cela était simplement une partie de l'esprit, et donc était de même essence. Regardons maintenant ce que nous appelons l'esprit humain, nous pensons tous avoir un esprit propre, un esprit différent d'autrui. Nous sommes persuadés que notre cerveau est unique, que nos pensées sont personnelles, c'est-à-dire qu'elles sont forcément différentes des pensées de notre voisin.  

 

    Mais cela est-il réel ? Suis-je véritablement différent de l'autre ? Lui aussi a l'impression d'être brimé, il connaît aussi cette même solitude, il recherche désespérément l'amour, comme moi et comme tout un chacun. Le mouvement de la pensée est identique dans tous les hommes, c'est à dire que cela est un mouvement, une quête incessante de réalisation, de perfectionnement de soi. Une amélioration constante qui donne naissance au concept de temps psychologique. Nous avons rejeté le moi, mais à l'intérieur de nous, l'esprit poursuit son œuvre. La pensée crée des images de lendemains meilleurs, et l'homme court après ces paradis futurs ; mais jamais l'homme n'atteint le futur, il demeure toujours dans le présent. Notre esprit n'a pas de caractéristiques qui le mettent hors de l'humanité. Le fonctionnement du cerveau, des pensées, est le même pour tous les êtres humains. Cela entraîne que la liberté ne se trouve pas dans l'illusion d'un esprit séparé, autonome, indépendant du monde qui l'entoure.

    Sommes-nous donc voués à être des clones amorphes, tous moulés sur un même schéma ? Nous voyons, que plus l'homme utilise son esprit pour devenir libre, plus il s'enchaîne à des actions mécaniques. L'esprit humain peut-il avoir d’autres moyens d’investigation que la pensée et la mémoire? Voyons d'abord que l'homme n'est que mémoires. Ses pensées, ses déductions, ses actions sont basées sur la mémoire. Donc si on va au-delà de la mémoire, on va au-delà de l'homme. L'esprit humain peut-il être simplement "esprit" ? Existe-t-il autre chose que la mémoire ? Nous touchons quelque chose d'essentiel. L'esprit de l'homme, son cerveau, peuvent-ils exister au-delà de toute mémoire, de toute référence ?

 

    Il est dit à travers le monde, que le cerveau n'utilise réellement que très peu de ses possibilités. Le cerveau peut-il avoir d’autres fonctions que celle de mémoriser ? Cette action mécanique, si elle seule existe, ne fait-elle pas partie de ce qui sclérose l'esprit ? L'homme est en permanence submergé par ses pensées, il ressasse constamment ses malheurs et ses peines, ou bien il s'enlise dans les souvenirs de délices passés. Cela détériore l'esprit, le cerveau se réduit à cela. Mais regardons l'oiseau qui s'envole en criant, voyons le regard clair et vif du chien prêt pour le jeu ; n'y a-t-il pas là un message, une indication ? Lorsque l'on se trouve face à une chaîne de montagnes enneigées, ou face à un crépuscule finissant, irradiant de rouge le ciel entier, pendant quelques instants la crainte et la souffrance se sont dissipées. L'esprit pendant quelques instants s'est trouvé soulagé de son fardeau. Devant le spectacle grandiose de la nature, les pensées se sont tues momentanément. Pendant le ravissement, la mémoire et les souvenirs, tout cela n'existait plus, seul comptait la beauté offerte au monde par la montagne ou le ciel.

    Dans cet instant, voyons quelle était l'action de l'esprit, du cerveau : pas de mots, pas de pensées, aucune mémoire, seul comptez ce qui était présent. Dans l'esprit il n'y avait qu'une seule chose, c'était de l'attention, un regard attentif à ce qui est. Dans cette action, le cerveau également est attentif, c'est à dire qu'il demeure silencieux, sans message aucun, mais il n'est pas endormi, en fait il palpite et vibre, tellement l'attention le tient en éveil. Dans l'attention, le cerveau est au repos, inactif. Celui-ci est immobile, alors c'est l'esprit qui perçoit directement, sans commentaire, sans analyse. Le cerveau, par son silence, permet à l'esprit de "voir". Cette vision n'a aucun lien avec la mémoire et l'éducation, n'a aucune relation avec le conditionnement humain ; c'est seulement dans cette action que l'esprit "est" autre. Cette vision directe de l'esprit discerne véritablement les choses telles qu'elles sont. Cette action a pour effet de se clarifier elle-même, lorsque la lumière touche la pénombre, la clarté va en grandissant sans cesse. 

 

    La vision directe, profonde, libère des chaînes du moi et de la mémoire ; et c'est seulement quand toutes les chaînes sont rompues, que l'esprit peut croître et se développer totalement, pleinement. Sans la vision profonde, qui est clarté et lumière, aucun être ne peut briser la crainte et l'appréhension, aucun être ne peut s'accomplir totalement.

    La vision profonde dénoue tout problème sur lequel elle se pose ; - son regard efface toute blessure, toute peine, ainsi que toute violence et toute haine.

    Alors, lorsque toutes les frontières sont tombées, alors l'esprit peut croître démesurément, il peut remplir les cieux et l'univers ; - il peut devenir l'étoile et l'abeille, car alors c'est l'esprit qui "est", et cela n'est autre que l'infini.

 

      

       

    Paul Pujol, "Senteur d'éternité"

    Editions Relations et Connaissance de soi

    "Le non accomplissement, ou la crainte de l'esprit", pages 123 à 129. 

Partager cet article
Repost0
14 août 2011 7 14 /08 /août /2011 16:43

  Mont Canigou, dans le sud de la France.

 

 

 

  C'était un regroupement de personnes de tous âges et de toutes nationalités. Elles étaient venues écouter une personne, quelqu'un de très âgé, à l'esprit libre et au cœur immense*. Notre présence en cet endroit nous surprenait, il n'y avait aucune raison majeure pour l'expliquer. Nous nous demandions bien pourquoi nous avions fait tout ce chemin, pour venir dans ce pays aux riches vallées. Il y avait une atmosphère étrange, faite à la base de quiproquos et d'incompréhension, une atmosphère de dévotion et malheureusement, on le sentait bien, de future idolâtrie. Pour parler au vieil homme, untel disait que c'était impossible et que certains donneraient des milliards pour l'approcher ; - étant désespérément pauvre, nous n'insistions plus, et nous nous demandions vraiment quelle était la raison de notre venue. Une autre personne parlait de techniques méditatives, et pour elle, un temple s'élèverait dans l'avenir en ces lieux mêmes. Il est affligeant de voir à quel point l'homme peut être borné, avec un esprit tellement étriqué que rien de neuf ne peut y rentrer.     

     Il était déroutant de voir tellement de personnes s'intéresser à la recherche de la vérité, et avoir si peu d'écoute et d'attention libres. Tous avaient leurs idées, leurs analyses propres. Chacun avait déjà sa conclusion et tout dialogue était simplement un étalage de sa propre connaissance. Il n'y avait aucune liberté et naturellement, l'acte de voir ne pouvait surgir avec de telle disposition d'esprit.

 

    Le vieil homme ne ferait de causerie que le lendemain, une traduction vidéo était projetée dans l'après-midi. On y vendait des petits livrets de dialogue avec des étudiants, nous achetâmes deux livrets jaunes. Le hasard voulut que ces deux opuscules soient les derniers exemplaires présents, la personne qui nous suivait fut désolée de ne pas pouvoir les acquérir. A notre grande surprise, elle nous félicita d'avoir acquis ces deux livrets, estimant qu'une grande chance nous accompagnait. Pendant un bref instant nous hésitâmes entre lui répondre que les mots ne sont rien, ou simplement déchirer ces deux opuscules ; mais décidant de rester discrets nous ne répondîmes pas. 

    Il y avait dans cette petite foule présente deux frères, un jeune homme sorti de l'adolescence, et un autre plus jeune sortant à peine de l'enfance. Un dialogue intéressant s'établit avec les deux frères, plus exactement avec le plus jeune. Le plus âgé montrait son expérience, et disait n'être venu là, que pour le plaisir de son jeune frère. Seul peut-être aurait-il était moins fier, et une communication aurait été possible ; mais il n'avait rien à apprendre, ni de son jeune frère, ni d'autrui. Au cours de la journée après une petite promenade, nous étions assis tous les trois sur un banc. L'après-midi s'achevait tranquillement, le grand frère sortit alors un jeu de cartes, un jeu de divination naturellement. L'esprit comprit que la sérénité et la tranquillité s'étaient enfuies. Il nous demanda si nous connaissions le jeu, après avoir donné quelques explications sommaires, il nous présenta une carte, cette carte semblait avoir une importance extraordinaire à ses yeux. Il nous demanda de regarder le visage dessiné sur une des faces, et nous confia que pour lui, le visage dessiné ressemblait étrangement à un personnage connu. "Vous ne reconnaissez pas ce visage ?" demanda-t-il avec insistance. Devant notre silence incrédule, il fut surpris que l'évidence ne nous ait point éclairés.  Alors avec satisfaction, devant notre ignorance, il déclara comme une grande découverte, que le visage dessiné avait une ressemblance avec le vieil homme des causeries. Sans doute cette idée lui était-elle tout à fait personnelle, car son jeune frère n'avait pas dit un mot. L’esprit de l'homme est vraiment caricatural, le vieil homme, toute sa vie a démonté les mécanismes de l'idolâtrie, l'enfantillage des religions, le non-sens des symboles. Et la plupart des gens venus l'écouter, ne l'ont jamais vraiment entendu.

 

    Cependant certains semblent entendre. Le soir tombé nous étions dans une pièce aménagée en dortoir. La simplicité des lieux et du confort étaient sympathiques, le jeune frère était à nos côtés. Il parlait du vieil homme, non pas comme un idolâtre, mais il y avait du respect et de l'amour présents dans sa voix. Après quelques instants de conversation, nous indiquâmes que sa vie ne devait pas se résumer au vieil homme. Nous avions parlé des méfaits de la concentration, qui sclérose l'esprit. De manière forte, nous lui annonçâmes qu'il allait faire maintenant une découverte importante. Ces paroles mirent en place un regard intérieur différent, même le regard extérieur devint différent, nous parlions pourtant depuis quelques temps déjà. L'acte de voir étant établi, nous lui indiquâmes, qu'à son tour, il ne fallait pas faire du vieil homme un sujet de concentration. Visiblement l'inédit venait de surgir pour le jeune homme, son attention était telle, qu'il ne parlait plus, sentant toute la réalité au-delà même des mots. La méditation était là, ni lui, ni nous n'existions vraiment ; le regard intérieur avait surpassé les mots, les phrases et les concepts, la conversation s'acheva d'un commun accord silencieux. Ne serait-ce que pour ce court instant, notre venue en ce lieu éloigné prit une valeur importante, mais il semblait néanmoins y avoir autre chose.

 

    Le lendemain une causerie eût lieu, la tente en plein air était bondée de monde. Curieusement on faisait la queue pour entrer, cela était amusant et quelque peu bizarre, mais l'organisation était tout à fait nécessaire. Une fois tout le monde en place, le vieil homme entra, on l'aida à mettre un micro sur sa chemise (nous remarquâmes que le jeune homme qui l'aidait, avait une condescendance amusée envers le vieil homme, cela nous parut tout à fait détestable, déplacé et irrespectueux). Le vieil homme parla, il s'exprimait dans une langue étrangère, aussi nous ne comprenions rien à son discours. La même question, la même interrogation était présente à notre esprit : "pourquoi étions-nous venus ? Qu'avions-nous donc à faire dans cet endroit ?"

    En fait, sans jamais avoir rencontré le vieil homme, nous le connaissions très bien depuis de nombreuses années. Le vieil homme s'était trouvé là au début de la quête, au tout début. Ses écrits étaient vérité et cela nous avait frappés. Puis le chemin de la liberté s'est déroulé de lui-même, à l’écoute du monde dans sa totalité. La clarté s'est répandue, et les chaînes du temps se sont abolies. De temps à autre un écrit était lu, se trouvant par hasard sur le chemin. A chaque rencontre, les écrits du vieil homme exprimaient une chose que vous aviez découverte, indiquaient un aspect de la réalité dans laquelle vous vous étiez plongé. Une telle similitude est véritablement étrange et fantastique à la fois, cela posa pendant quelques temps de vrai problèmes de communication. Aussi pendant de nombreuses années, le silence dans ce domaine fut total, nous voulions résoudre ce dilemme avant toute expression publique. Lors de notre venue dans ce pays prospère, le dilemme n'était pas encore résolu. Ce n'est que plusieurs années après, que du silence sortit la vision profonde et juste de cette situation. Cette étrange relation et la venue inexpliquée en Helvétie, trouvèrent alors leur réponse de manière naturelle.

 

    Lorsqu'un être humain, quel qu’il soit, va dans une recherche véritable, totale et profonde de la vérité, que découvre-t-il, se transforme-t-il lui-même ? La vérité et la réalité sont les deux faces d'une même médaille. Pour deux êtres humains immatures, il existe deux réalités, chacun la sienne, qui n'a rien à voir avec celle de l'autre. Dès qu'une recherche véritable s'établit, il est évident qu'il existe une seule réalité, laquelle se trouve au-delà de toutes les illusions, croyances, rites ou symboles créés par l'homme. Donc on aborde un même rivage, une même source, et pour découvrir cela, l'égocentrisme doit être détruit ! L'illusion d'un moi séparé du reste de l'univers doit cesser, alors l'être devient différent. La réalité du corps est remise à sa vraie place, et la réalité intérieure devient autre. On n'exprime plus le sentiment d'une petite partie illusoire, on exprime une totalité. Simplement parce que la goutte d'eau a pris conscience de l'océan où elle vit. Et dans la réalité, l'océan existe parce que les gouttes d'eau sont unies, enchevêtrées, tellement soudées entre elles, qu'elles n'existent pas séparément. L'océan est une masse vivante en mouvement, chaque goutte a cette vie et ce mouvement à l'intérieur même de l'océan. En fait, la goutte est une abstraction intellectuelle, c'est l'océan et la vie qu'il porte qui sont "réalité". Une goutte hors de l'océan, posée à même le sol, périclite immédiatement et très vite n'existe plus, n'existe pas. Donc l'être humain découvre un rivage inconnu. Que se passe-t-il si plusieurs êtres atteignent ce même rivage ? Ils parlent alors d'un même monde, ont un regard identique, qu'importe qu'ils se rencontrent ou pas, ils expriment la réalité. Les découvertes et écrits sont alors tout à fait indissociables, quelques mots peuvent être différents, mais le fond reste indivisible. 

 

    Quelle raison alors pour ce voyage, réalisé dans ces vallées luxuriantes ?

    Un an après ce déplacement, nous apprenions la mort du vieil homme, ces causeries étaient les dernières données dans ces vallées. Le vieil homme n'a appelé personne, il savait la mort proche, nous savions également, au-delà de toute analyse. Il était important de voir, non pas le personnage, mais l'environnement de l'homme ; voir tous ces gens qui l'entouraient, qui l'avaient suivi pendant tant d'années. Le vieil homme est mort. Beaucoup le suivaient. Demain le monde saura si ces gens étaient idolâtres, ils détruiront alors le message ; ou si ces gens étaient vraiment à la recherche de la vérité, ils continueront alors à participer à la création d'un mouvement spirituel totalement nouveau. Mouvement où il sera parfaitement admis, qu'un groupe d'êtres humains libres constituent un ensemble indivisible, un organisme unique, exprimant un même fond. 

    Une telle unité parait incroyable, c'est comme un regard, apparemment les yeux sont séparés, dissociés, mais cependant ils regardent et voient toujours dans la même direction, ils ont toujours un mouvement identique. C'est comme un même corps, inutile de se regarder soi-même, il faut agir et aller dans le monde. Montrer ce corps indissociable est la preuve qu'il existe autre chose que l'égocentrisme et la séparation. Donc la haine, la violence peuvent être vaincues, de même toutes les autres folies instaurées par la pensée. De tels êtres ont toujours vécu de par le monde, l'expression de leur découverte est faite pour les gens de leur époque et de leur culture. La connaissance d'autres religions ou croyances étaient très limitée ; donc pour l'expression de la vérité, les êtres libres avaient les mots et les concepts compréhensibles par leurs contemporains. Car il est évident, qu'après la découverte, la communication reste l'unique préoccupation vitale de ces êtres. A notre époque, les moyens de communications modernes nous permettent de connaître d'autres cultures, d'autres civilisations, donc d'enrichir notre vision du monde.

    L'enseignement contemporain peut donc s'exprimer de manière totale, sans avoir de blocages majeurs de la part des hommes du vingtième siècle. Seuls des individus attachés, liés à des groupes, auront des difficultés de compréhension, cela en raison même de leurs attaches qui ont conditionné leur esprit. C'est sans doute la première fois qu'une expression aussi dépouillée a lieu, et pour cette raison, ce mouvement, cet "enseignement" engendrera la naissance d'une véritable révolution spirituelle. Cet élan n'a besoin d'aucune cérémonie, d'aucun rite, d'aucun symbole obscur, et surtout pas de hiérarchie. C'est un mouvement où on ne prétend pas apprendre l'amour, ni la "méditation", mais où on est soi-même quelque chose d'immense. Seule l'existence de plusieurs être libres peut éviter l’écueil   à un tel mouvement, sinon les idolâtres viendront et le pouvoir s'emparera rapidement de tous.

 

    Le vieil homme est mort, mais cela existait avant et cela existera après. Néanmoins l'expression est totalement novatrice : le vieil homme enseignait assis à l’occidentale, le dos droit, les mains posées à plat sur les cuisses. Cette position est connue. Il existe en Asie une légende concernant le Bouddha du futur. Les statues et peintures représentant cet être indiquent pour la plupart, une position assise à l'occidentale, exactement identique à la position du vieil homme. Mais la position est secondaire, ce qui est important, c'est l'enseignement, et cet enseignement est totalement révolutionnaire. Le Bouddha du futur n'est plus dans un lointain avenir, cela est de notre temps et son enseignement est contemporain. Le nom de cette légende qui n'en est pas une, est Maitreya, et cela ne correspond pas à un être unique. Cela correspond à l'expression indissociable de plusieurs êtres, c'est la révélation d'un "enseignement" spirituel complètement différent de tout autre enseignement.

    Serait-ce l'expression d'un océan infini, fait de myriades de gouttes d'eau, certaines visibles et présentes, d'autres absentes et à venir ?

    Mais qu'importe les gouttes, seules demeurent l'immensité de l'océan et la formidable vie qu'il apporte au monde.

 

 

  * J.Krishnamurti, Saanen été 1985.

 

     Paul Pujol, "Senteur d'éternité"

     Editions Relations et Connaissance de soi

     Le regard Maitreya, pages 136 à 144.   

Partager cet article
Repost0