15 mai 2023 1 15 /05 /mai /2023 08:05

 

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  Le 22 avril 2011

 

 

    Qu'est-ce que la spiritualité laïque ?

 

   Beaucoup en parlent, et décrivent leurs points de vus, certains font la différence entre la religion, les religions et cela. Mais qu'est-ce que cela veut dire, cela a-t-il même un sens, qu'est-ce donc que la spiritualité laïque ? Pourrions-nous essayer de voir un peu plus clair dans cette "nouvelle" approche ?

    En premier lieu il paraît surprenant et peu opportun de mettre ensemble les mots "spiritualité" et "laïcité". Nous avons ce sentiment car la laïcité c'est justement la séparation entre le religieux et la société civile, plus exactement entre le pouvoir politique et les religions organisées.

  Le monde politique n'est pas affilié (dans la théorie) au monde religieux, et une société laïque n'intervient pas dans le domaine de la foi ou de la croyance. Par contre elle veille à ce que l'expression de toutes les religions puisse se faire, sans normalement favoriser l'une ou l'autre de ces expressions. Il est évident que dans la réalité, il en est tout autrement, et chaque individu a ses tendances, sa culture, et parfois sa croyance. Mais l'idée principale, c'est la séparation des pouvoirs, la politique d'un côté et les religions de l'autre, sans connivence possible et sans mélange des genres.



  Donc la laïcité c'est en quelque sorte, un système qui veut garantir l'égalité entre les religions, avec une volonté de non ingérence de part et d'autre. Si nous regardons bien tout cela, nous voyons que lorsqu'on parle de religions, nous parlons naturellement des religions organisées : le catholicisme, le judaïsme, l'islam ou le bouddhisme, et bien d'autres encore... Par religions organisées, nous entendons une structure avec des préceptes, une hiérarchie, des rîtes et des symboles ; c'est un système avec une orthodoxie officielle. On peut simplifier en disant, que ces mouvements proposent des méthodes, des voies à suivre, avec tout un système basé sur des récompenses, le paradis ou la félicité, et sur des châtiments, l'enfer et la damnation.

  Cela se traduit dans les faits, par une pression sociale et culturelle, qui tend à imposer la conformité et la soumission à la religion prédominante. La laïcité vise à neutraliser cette pression, et à créer un contre pouvoir face à l'éventuelle domination d'un mouvement religieux particulier.



    Maintenant, pourrions-nous examiner ce que veut dire le mot "spirituel" ? Cela vient, comme chacun le sait, du mot esprit, qui lui-même vient du mot souffle. Par esprit, on comprend tout ce qui à trait à la pensée, la mémoire, les sentiments, les émotions, les jugements, qui sont liés aux perceptions, aux théories, aux idées, bref à toute notre vie d'être humain. Sans "esprit", que serions-nous ? Des automates, des machines ou des animaux régis par leurs seuls instincts ? Le raffinement de la culture vient de cette vie intérieure, de la vie de l'esprit. On peut dire aussi que la véritable intelligence naît de cela.

    Mais ce tableau est-il exact, réel et complet ? Certes les hommes ont créés des choses magnifiques : des tableaux, des sculptures et des cathédrales grandioses ; le monde médical invente des outils merveilleux, l'homme va dans l'espace. Mais n'oublions pas les guerres, les tueries, les massacres au nom de la patrie ou de Dieu. La barbarie semble toujours sous-jacente aux activités humaines ; la compétition, la loi du plus fort, le faible méprisé et écrasé, le frère contre le frère. Partout cette violence, cette lutte et cette cruauté.

    Donc l'esprit crée la culture et son raffinement, mais il crée aussi les guerres et la violence qui ronge le monde. Et nous voyons que cette violence, qui peut être aussi économique, domine et mène le monde. C'est un fait incontournable. L'être humain vit dans une société qui crée des conflits et le brutalise sans cesse. Mais qu'est-ce que la société ? Est-ce une chose séparée de nous, est-ce une entité autonome, un organisme qui vit par lui-même ? Qu'elle est notre relation avec cette société ? Nous en sommes issus, nous en sommes les produits, culturellement, religieusement et politiquement. Étant les enfants de ce monde, notre comportement et notre manière de vivre viennent des valeurs inculquées par ce monde. Nous représentons cette société et en vivant nous prolongeons cette société avec son cortège de malheurs et de misère. L'homme est un produit conditionné de cette société ; il en est le fruit, et par son action il prolonge et accentue le désordre de cette même société. L'environnement conditionne l'homme, et l'homme conditionne la société ; cela est un cercle fermé, et c'est un cercle de souffrances et de peines sans fin.

    L'homme peut-il briser cette souffrance, peut-il se déconditionner ? On peut admettre la souffrance et aménager sa vie avec, en se satisfaisant de temps à autre d'un peu de joie, d'affection et de plaisir partagés. Certains pensent même que la souffrance est nécessaire à la création, mais d'où vient cette attitude ? L'homme accepte cette souffrance, dans le sens où il pense que : "c'est inévitable, qu'il n'y a rien à faire". Autant bien le prendre et voir si il n'y a pas des avantages à cela, alors un artiste dit "quand je souffre, c'est là ou je crée le mieux...". Les Chrétiens disent, "Jésus, par sa mort et sa souffrance sur la croix a racheté les péchés du monde..." Bref on accepte la souffrance, puis on la sanctifie et ensuite on lui donne une grande valeur morale. Mais voyons-nous ce que nous faisons ? Voyons-nous toute l'immoralité d'une telle attitude ? C'est une réelle folie, un poison que l'on met dans le cœur des gens. Ce type d'attitude est typique du conditionnement de notre société ! Il y a quelque chose est anormal, puis avec des arguments on rend cela acceptable et on en vient même à dire que c'est très utile, voir souhaitable. On ne veut plus mettre un terme à la souffrance, on lui trouve même des qualités, puis on recommande pratiquement de souffrir. Voyons-nous ce revirement de situation ? Le problème est valorisé, au lieu d'être résolu...



    Disons le fermement : "la souffrance est inacceptable, de même la violence et la barbarie humaine". Ces choses doivent et peuvent finir ; cela est impératif, tout autre attitude relève de la folie et de la propagande du siècle. Donc devant ce constat, l'homme devient responsable et il ne rejette plus la faute sur la société. Chacun crée cette société, nous sommes cela. Donc qu'elle action reste-il pour l'homme qui vit dans cette société, qui doit travailler, nourrir sa famille, payer ses impôts ? S'il agit superficiellement, comme nous l'avons vu, son action serra uniquement la suite et la continuité de ce monde, et donc la souffrance perdurera. L'homme alors s'interroge sur sa manière d'agir, de voir et de concevoir la vie ; il regarde ce que sont ses valeurs propres. Il examine donc ce qu'est son esprit, avec ses pensées, ses sentiments, ses idées, ses théories ; il les examine non pas pour s'auto-sanctifier, mais il les examine, il les regarde pour voir si elles sont justes, si elles sont vraies. Voilà comment naît ce que l'on nomme "la connaissance de soi", c'est à dire l'étude des mécanismes de la pensée et de l'esprit.

    Si on veut approfondir tout cela, on voit qu'il ne s'agit pas de rejeter superficiellement les religions (par exemple), tout en gardant leurs outils : prières, méditations, mantras et autre techniques. Beaucoup de personnes qui s'intéressent à la spiritualité, disent ne pas dépendre des religions, mais elles fonctionnent sur les valeurs établies par celles-ci. Si on considère que les religions organisées ont fait fausse route, si on s'en écarte, il faut remettre à plat leurs moyens d'investigation du réel. Et la toute première chose dont on se rend compte, c'est que toutes disent avoir découvert le chemin vers la vérité (pour ne pas dire vers Dieu). Elles proposent toutes un ensemble de systèmes qui permettent à l'adepte, petit à petit, de s'approcher du but fixé. Elles possèdent toutes des méthodes progressives, avec différentes étapes, des expériences vécues et de nombreuses croyances. Partout il y a des dogmes infaillibles que l'on ne peut contester. Le questionnement dans les religions orientales, bouddhisme ou hindouisme, est devenu purement formel et ne concerne, plus du tout, les fondements même de la religion. On parle et l'on questionne, mais juste pour avoir des informations par rapport au culte ou aux écritures, on ne cherche pas véritablement par soi-même.

    Les techniques visent en fait à avoir des expériences, à vivre certaines choses ; mais qu'est-ce donc que ces découvertes, sont-elles l'expression de la vérité ? Ou bien ne sont-elles pas l'expression de l'avidité de l'esprit qui se veut extraordinaire ? Une expérience extatique, ou autre, donne un sentiment de "différence" à l'esprit, et très vite après la "différence", vient le sentiment de "supériorité". Quel vécu extraordinaire ! Alors l'esprit se sent extraordinaire, en fait il se sent supérieur aux pauvres êtres humains qui ne vivent pas tout cela.

    Mais si on regarde attentivement tout ce processus, on voit bien que ces "expériences" correspondent à ce qui est attendu dans la tradition. Elles servent à valider la progression de l'adepte sur la voie, en fait elles confirment que tel homme est bien conforme à ce qui a été défini par d'autres, par ceux qui savent : les prêtes ou bien les maîtres. Donc celui qui fait ces expériences rentre dans le moule de la tradition ; en fait il se soumet à l'autorité. Excusez-moi, mais ne serait-ce pas ce que l'on nomme un "lavage de cerveau" ? On accepte un conditionnement, puis on expérimente par le vécu le réel de cette foi. Mais le réel n'est pas la vérité. Les religions sont très réelles et nombreuses, mais sont-elles l'expression de la vérité ?



    Donc l'homme se met en mouvement, il n'accepte rien de ce qu'on lui dit, il regarde et examine par lui-même toute chose. Existe-t-il dans l'être humain une capacité à découvrir ce qui est vrai, à séparer le vrai du faux, et à voir le faux pour le faux ? Pour savoir si cela existe, il faut bien comprendre comment nous fonctionnons, quel est le mécanisme de la pensée, de la mémoire ? Comment naissent les émotions, les sentiments ? Si nous ne percevons pas clairement les choses, qu'est-ce qui brouille notre vision ? Quel est ce voile qui opacifie l'esprit ?

    Il faut donc saisir par soi-même, ce qui nous empêche de voir directement et simplement les choses. Par cela on commence à apprendre véritablement, pas dans le sens d'accumuler des informations sans fin, mais on apprend à voir par soi-même, à démonter et mettre fin aux conditionnements de l'esprit. C'est juste le tout début d'une démarche spirituelle ; on regarde ce que sont les pensées, la mémoire, les instincts, et aussi la création d'idéaux, d'opinions personnelles. Puis à un moment donné, après quelques temps d'étude et d'observation, on découvre autre chose que le mouvement de la pensée ou de la mémoire. Ce n'est pas en opposition, c'est un autre aspect de la vie, cela n'est pas du domaine de la pensée et de l'expérience, c'est comme un silence immense qui entre en existence. Au-delà de la mémoire qui se perd dans la nuit des temps, existe un mystère qui semble préexister à l'homme et à la vie, c'est comme un souffle, comme l'essence même de la vie.



    Une démarche spirituelle authentique se doit d'être purement laïque, c'est à dire libre de toutes organisations ou obédiences religieuses. C'est un mouvement de découverte qui n'existe que dans une totale liberté, et cette liberté est l'essence même de la religion.

    Seule cette liberté permet à l'esprit de se déconditionner entièrement et profondément. Alors l'esprit est différent, et la souffrance n'existe plus.

 

 

 

 Paul Pujol, Correspondances.

 Éditions Relations et Connaissance de soi.

"La spiritualité laïque, ou l'essence de la religion", pages 107 à 114.

 

 

   Une personne amie a traduit gracieusement ce texte en Arabe, qu'il en soit vivement remercié.

   Pour voir l'article traduit par Dimitri Avghérinos sur son blog, suivez le lien:  link

 

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22 mars 2023 3 22 /03 /mars /2023 10:05

      Espagne 

 

                                                                                        Trévoux le 15 juin 2011

        

   Nous nous trouvions avec un ami sur un banc, dans ces belles montagnes suisses baignées par la lumière de l'été, il faisait assez chaud et nous parlions entres-nous depuis quelques temps déjà. A un moment donné, cet ami posa une question sérieuse sur le fait qu'il ne comprenait pas très bien ce que J. Krishnamurti entendait pas les images mentales. Une personne qui organisait parfois des dialogues de groupes, lui avait dit " Mais, tu en es encore là ?", autant dire qu'elle n'avait même pas écoutée la question. En vieille habituée, elle était sûre de détenir l'explication, et sans doute ne s'était-elle jamais vraiment questionnée sur le sujet. Elle avait lu dans des livres tout ce qu'il fallait savoir sur le sujet, puis elle était passée à autre chose.

    En entendant cette question, nous fûmes surpris, car nous nous rendîmes compte que nous n'avions jamais exploré totalement la signification des images mentales. Nous ne répondîmes pas à notre ami, mais nous gardions cette interrogation en nous, comme un trésor à découvrir. Il est fascinant de rester avec une question, sans chercher à y répondre, car alors le sujet se développe, il s'épanouit dans toute sa dimension. C'est une fleur qui libère une senteur qui vous est totalement inconnu, alors vous respirez cela, cela devient votre souffle, votre vie même. Qu'est-ce qu'une image mentale ? Quel est le lien entre cela et la mémoire, les pensées ? Que sont les sentiments, les émotions ? Est-ce que ce sont aussi des images mentales ?

       

    Avançons simplement sur cette découverte, commençons de manière pratique. Une image mentale est par définition, une référence intérieure, un point de vu sur un objet, une idée ou sur une personne. C'est quelque chose que j'ai élaboré dans mon esprit, et qui me paraît propre et personnel. Il y a un événement réel et il y a mon idée concernant cet événement. L'image mentale est composée de mes préjugés, du résultat de mes expériences et de mes déductions, c'est à dire de ce que j'ai tiré de ces expériences. Pour simplifier il y a un réel extérieur, et il y a mon image intérieure de ce réel. Pour appréhender un événement, nous utilisons les images intérieures afin d'avoir une attitude la plus efficace possible. Mais que décrivons-nous pour l'instant, n'est-ce pas en fait la mémoire, et son fonctionnement ? Quelles sont les différences, ou bien est-ce la même chose ?

    La mémoire est basée sur de l'information, son action utilise ces informations afin d'agir pour la survie du corps, et pour que la vie se perpétue. On peut dire par exemple, que l'appareil respiratoire est adapté à la composition de l'air, il le capte et le transforme afin de donner de l'énergie au corps. C'est en quelque sorte une interface entre l'air et la vie. Cela marche très bien, car l'air se modifie très peu, et l'adaptation du physique se transmet de génération en génération, par les informations contenues dans les gènes. De même pour la vision, le toucher, l'odorat et tous les autres sens. Ces informations servent à gérer notre relation avec notre environnement, c'est à dire qu'elles modèlent le corps, elles l'adaptent aux conditions de la vie. Là nous voyons que cette mémoire est physique, elle est inscrite dans notre corps. Il me semble que cela diffère des images mentales, nous avons des informations situées dans la mémoire physique, dans le corps. La pensée vient bien après. Avant que ne se forme le cerveau (siège de la pensée), il y a les cellules, les gènes, l'ADN ; puis la rencontre entre deux être qui s'aiment et de leur union va naître la vie. Il y aura d'abord une simple cellule, qui va se divisée, puis viendra un embryon, qui deviendra à son tour un fœtus qui donnera naissance à un nouveau né.

    La mémoire physique est présente bien avant que naisse la pensée. Qu'elle est la différence entre la mémoire et les images mentales ? Et où se situe le cerveau dans tout cela ? Nous voyons évidemment que les images mentales sont liées à la pensée et au cerveau. Une image mentale se construit avec les pensées, qui elles-mêmes se situent dans le cerveau. La mémoire physique détient des informations qui sont très anciennes, très viellent, qui viennent de l'au-delà de notre seule personne. C'est la mémoire de l'espèce, et plus loin sans doute, la mémoire de la vie au-delà de l'espèce humaine elle-même. Cette mémoire se perd dans la nuit des temps, elle vient de très loin. Le cerveau faisant partie du corps, est le résultat de cette mémoire physique, il s'agence et existe (tout comme l'ensemble du corps) d'après les codes et les lois inscrites dans cette mémoire. Le corps, ainsi que le cerveau sont l'expression de cette antique mémoire. Donc le cerveau se construit d'après ces "informations", cela est sa base, sa structure et son architecture interne. Quand celui-ci existe, pour continuer à vivre, il continu à reproduire ce mode de fonctionnement basé sur des informations. Car il ne connaît que cela, et cela fonctionne de manière tout à fait satisfaisante.

       

    Les informations liées à l'espèce s'expriment sans intervention de la volonté, actions telles que la respiration, la digestion, la vision... Elles sont si anciennes qu'elles marchent automatiquement, et avec une grande intelligence, l'homme n'a pas à se préoccuper de tout cela. Donc la mémoire très ancienne fonctionne bien sans intervention de l'homme, c'est à dire sans irruption du mental dans ces actions. Poursuivons notre enquête, la digestion n'a pas besoin du mental, mais il nous faut trouver de la nourriture et là le mental à un rôle à jouer. Comme dans la vision, il faut l'intervention du mental, de la pensée, si le soleil est trop puissant, nous allons chercher des lunettes de soleil pour nous protéger les yeux. Que découvrons- nous en ce moment ? Il y a un mémoire ancienne qui fonctionne bien, et dans certains cas nous devons utiliser le mental, la pensée pour agir dans le présent. La pensée complète et prolonge en fait la mémoire ancienne, c'est le fameux débat entre l'inné et l'acquis. Débat qui n'a pas lieux d'être, car sans l'inné, il ne peut pas y avoir d'acquis. On pourrait presque dire que l'acquis est une fonction de l'inné.

    Prenons un exemple simple, le corps réclame des aliments, la faim s'exprime, donc l'homme se met en quête de nourriture. Il fait le nécessaire pour en en trouver, il les découvre et les prépare pour le repas. Mais toute la recherche qui au début peut être fastidieuse, est mémoriser ; les lieux, comment s'y rendre, les horaires du supermarché, etc...Lors d'une autre demande, nous nous remémorerons ces informations, et nous irons plus facilement faire nos achats. Il y a d'abord une action, une expérience, puis mémorisation, et quand cela est nécessaire, il y a remémoration de l'action. La pensée paraît différente de la remémoration, car nous avons sentiment que nous pensons sans avoir de références. Nous croyons que les pensées nous sont tout à fait propres, personnelles et toujours différentes de celles des autres. Mais comment naissent nos premiers sentiments, nos premières pensées ? D'un contact avec l'autre, ou avec une situation qui nous a impressionnés, telle chose nous a émus, intrigués. Cela crée en nous des impressions, et nous nous disons que "cela est agréable, ou vraiment c'est très désagréable, dérangeant." Plus tard nous lirons des livres qui nous imprégnerons des leurs idées, nous découvrirons peut être des penseurs originaux, ou des romans saisissants. Tout cela créera en nous des émotions, des sentiments, des tendances et des préférences. Donc nos idées, nos pensées sont bien le fruit de nombreux contacts avec le monde, nos pensées sont le résultat mémorisé de nombreuses expériences passées. Les pensées sont une forme particulière de mémorisation, et de l'utilisation de cette mémoire ; car à un moment donné la pensée peut exister sans avoir d'expériences réelles, elle peut s'auto-alimenter elle-même.

       

    Sur quoi est basé les préférences ou les répulsions d'un très jeune enfant ? Il va vers des gens souriants, vers des personnes qui expriment une certaine affection, car dans ces attitudes il y a une certaine sécurité. Ces comportements indiquent un intérêt de ces individus pour l'enfant, une tendance à vouloir son bien être en quelque sorte. Il existe une interaction forte qui semble bénéfique à tous, l'enfant sent qu'il est probable que ces adultes (si ce sont des inconnus) pourraient s'occuper de lui. De même avec les parents, les interactions sont basées sur la sécurité et la protection de la vie, sur la tendre l'affection.

    Donc à la base, tout le mécanisme de la mémoire, du cerveau, de la recognition, de la pensée, tout cela vise à la protection de la vie, du corps et à la perpétuation de la vie. C'est en quelque sorte la pulsion de la vie qui nous porte, et qui nous fait aller de l'avant.

    Nous voilà bien loin des images mentales, n'est-ce pas ? Mais nous-sommes nous vraiment éloignés du sujet ? Qu'est-ce qu'un sentiment ? N'est-ce pas une mémorisation imagée d'un événement ? La mémorisation d'un contact n'est jamais identique au contact. Avec le temps, tout au long de notre vie, nous repensons à cette rencontre, en y pensant on rajoute des commentaires personnels sur l'événement. Un souvenir ne concerne pas un événement, il concerne notre avis, notre sensation sur l'événement. Et ce souvenir va avoir sa vie propre dans le mental, de manière totalement indépendante de l'événement d'origine. Il va être alimenté par d'autres événements, renforcé par d'autres idées, ou amoindri par tel ou tel expériences.

    Mais voyons bien, cela reste toujours basé sur des informations que nous collectons du monde extérieur, que nous réutilisons après intérieurement.

       

    Donc qu'est-ce qu'une image mentale ? Maintenant que nous avons exploré les fonctionnements de la mémoire et de la pensée. Je connais mon voisin, j'ai eu de nombreux contacts avec lui, avec le temps j'ai construit une certaine image de cette personne. Quand je le vois, je le reconnais, je connais son nom, son adresse, je pense connaître son caractère, etc...Disons que je me suis fait une idée précise de cette personne, "c'est vraiment quelqu'un de désagréable, peu sympathique". Ou bien le contraire "Quel type sympathique, vraiment charmant." Quand cette personne s'avance vers moi, lors d'une nouvelle rencontre, toute mon attitude va être basée sur ce que je pense de lui. Si nous nous sommes disputés l'autre jour, je serrai sur mes gardes ; si nous avons sympathisé hier, mon attitude serra tout autre.

    Mais avant même d'avoir échangé la moindre parole, tout ce que je pense de lui aura jaillit dans mon esprit en un instant. Et dans cette nouvelle rencontre se créera un autre commentaire, une autre pensée qui s'ajoutera aux anciennes pensées. Voyons bien que ce dernier commentaire, ou pensée, est teinté par les préjugés issus de l'image que j'ai déjà de mon voisin. La dernière pensée est le résultat, est conditionnée par toutes les autres, et elle-même se rajoute, s'additionne à l'ensemble des pensées. Voyons-nous bien ce mouvement ? C'est une action d'accumulation permanente, et d'auto conditionnement constant. Une pensée fait partie d'un tout, la dernière en est juste l'expression la plus récente. Ce mouvement, c'est l'image mentale, c'est cela qui se crée dans le temps et dans les relations humaines. Il y a une autre particularité dans l'image mentale, c'est qu'elle n'est aucunement verbale, c'est une image comme son nom l'indique. Qu'est-ce cela veut dire concrètement ? Quand mon voisin, mon épouse vient vers moi, l'image arrive instantanément dans l'esprit, je n'ai pas besoin de me dire : "Tient là voilà, nous nous sommes disputés hier, elle doit être mécontente. Cela est bien triste." Sans aucune formulation de la pensée, tout ce que je pense d'elle est comprise dans l'image mentale. Je n'ai rien besoin de me dire, ou de pensée quoi que se soit, tous mes préjugés s'expriment dans cette image que j'ai de l'autre. Cette image cristallise tous mes préjugés, tous mes a priori, en un instant ; en une seconde je juge, évalue, condamne ou absous mon prochain. Le vrai danger des images mentales, c'est leur rapidité, et le fait qu'elles emportent avec elles toutes les autres pensées. C'est tout un mouvement de pensées qui s'expriment en un battement de cil. La relation avec l'autre est alors bâtie, non sur la personne elle-même, mais sur l'image que nous avons d'elle. Et le drame humaine, c'est que l'autre fait de même, il a aussi une image de nous, et donc se sont des images qui essaient de rentrer en contact, et pas les individus eux-mêmes.

   La mémoire physique que nous avons de l'air est utile et efficace, car nous avons vus que celui-ci changeait très peu, et donc cette mémoire (finie), cette information reste pertinente pour le corps. De même pour l'ensemble du physique et des sens, notre environnement naturel change peu, et le corps reste donc adapté à son milieu. Mais dans les relations humaines, chaque individu change constamment, il se transforme sans cesse, nous parlons du point de vue psychologique naturellement. Intérieurement, nous ne sommes pas figés, fort heureusement nous changeons, nous nous modifions en permanence. Les images mentales, qui sont nos commentaires psychologiques, nous coupent de l'autre et empêchent toute relation véritable. Elles isolent l'homme en lui-même, en fait c'est essentiellement l'esprit qui se parle à lui-même.

       

    Peut-on comprendre ces images intérieures ? Afin de les mettre à leurs justes places, et créer ainsi des relations authentiques et véritables. La seule manière de se rendre conte de l'existence de ses images, de les comprendre en profondeur, c'est de les regarder, de le observer, mais pas de manière isolée. Tout le monde dit "regardez, observez vos pensées et vous les comprendrez". Mais on parle rarement de voir autrui directement, c'est beaucoup plus rare, par contre jamais on indique la possibilité de voir ensemble les pensées et autrui. Voir mon épouse, mon voisin, et voir en même temps mes images, mes pensées sur cette personne. Pourquoi choisir un sujet d'observation exclusif, particulier ? Les événements n'arrivent pas dans l'ordre que nous désirons, ils se présentent en totale liberté. Nous croyons pouvoir contrôler, dicter le déroulement des événements, quel prétention. Mon voisin arrive vers moi, je le regarde et en même temps arrive dans l'esprit l'image que j'ai de lui. Si je regarde ce qui se passe, avec attention et tranquillement, je vois bien que l'image ne correspond pas à cet être vivant, il y a une grande différence entre les deux. Je peux saisir toute la fausseté de cette image. Et si je rentre en contact avec l'autre. Avec affection, je me rends compte que cette image, si vieille, si prégnante, et parfois si persistante, cette image s'évanouit en un instant, comme elle était apparue... En un seconde, tous les préjugés du monde se dissolvent, ils n'existent plus.

    Alors pour la première foi de ma vie, je suis vraiment en relation avec mon prochain, et avec tout l'infini de la vie. 

 

 

     Paul Pujol

     "Correspondances", éditions Relations et Connaissance de soi.

     Des images mentales, pages 114 à 122.    

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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 18:13

 

 

           

 

  Quelle relation pouvons-nous avoir avec cet homme ? Quelle relation avons-nous avec lui ? Avons-nous une relation traditionnelle ? En le voyant comme un maître, un guru, et en se considérant soi-même comme un disciple, un élève suivant le maître.  Krishnamurti n'a-t-il pas voulu avoir une relation totalement différente des relations humaines" classiques" ? Lui même n'a-t-il pas refusé toute relation de domination, d'asservissement à l'autorité ? Que se soit dans le sens maître-disciple ou disciple-maître, il n'y a pas de maître et il n'y a pas de disciple ! Ces relations sont liées à la "connaissance de soi", à la recherche de la vérité n'est-ce pas ? Donc la relation avec Krishnamurti est liée à notre relation avec la vérité.  

 

    La vérité est-elle une possession ? Y a-t-il plusieurs vérités, chacun la sienne et qui n'a rien à voir avec celle de l'autre ? La perception de la vérité dépend-elle de la culture ou de la tradition ? Peut-on posséder la vérité ? Cela voudrait dire qu'elle peut être figée, être statique, qu'une chose perçue devienne une compréhension personnelle, propre. Si l'on possède une perception de la vérité, que possède-t-on ? Il y a perception de cette chose, cela impressionne l'esprit, celui-ci désire garder présent cette sensation, donc il mémorise cet état. Nous mémorisons notre sensation concernant un contact que nous avons eu avec le monde, ou avec la vérité.

  Si l'on observe bien, il y d'abord le contact, l'expérience, puis vient le désir de prolonger, et ensuite la mémorisation à lieu. La mémoire d'un événement n'est pas l'événement lui-même, le souvenir d'un sourire n'est pas le sourire lui-même. Voyons bien cela, la mémoire n'est qu'un mouvement de la pensée. C'est quand l'action n'existe plus, quand la vérité n'est plus, que l'expérience du passé devient importante. Toutes les descriptions d'un soleil couchant, tous les écrits, les plus beaux poèmes et les plus belles images ne sont rien, face à la beauté d'un soleil finissant perçu par un esprit totalement silencieux.

 

    Donc la vérité ne peut se mémoriser, sinon elle devient un souvenir poussiéreux, elle s'enracine dans le temps et dans l'histoire de l'homme. Cette perception fulgurante n'a aucun lien avec le temps, même les notions de fulgurance, de rapidité doivent être prises avec délicatesse, ne nous enfermons pas dans des mots. Utilisons-les, mais ne soyons pas utilisés par eux, ne soyons pas dépendant de l'expression.

    Quand on dit que l'on possède la vérité, qu'est-ce que cela veut dire en réalité ? Ne parle-t-on pas plutôt de sa vérité, de sa perception de la vérité, parle-t-on vraiment de la vérité, ou bien parle-t-on de soi ? La mémoire d'un événement parle-t-il de l'événement lui-même, ou bien parle-t-il de ma réaction face à cela, il parle de mon ressenti, de mon impression personnelle. Donc je parle de moi, et de mes émotions, c'est de mon ressenti que je parle, pas du coucher de soleil et pas de la vérité ! On ne peut posséder la vérité, on ne peut mémoriser l'insaisissable ; si on définit l'infini, on détruit toute perception de l'infini, et celui-ci s'évapore de notre vie. Voyons aussi que chacun va avoir une perception, une interprétation différente de l'autre, le commentaire ne peut qu'être différent. Car le commentaire parle d'un homme en particulier, de son expérience propre, et l'autre ne peut avoir qu'une expérience et un commentaire différents.

    Le commentaire ne peut être semblable, et donc il sépare les hommes, les désunis et fractionne l'humanité. Cela est très concret chers amis, n'y a-t-il pas de nombreuses nationalités, Américain, Français, Indien ou autres ? N'y a-t-il pas de très nombreuses religions, bouddhiste, hindou, chrétien, musulman ? Chacun détenant sa vérité, et luttant pour l'établir, pour convertir le plus grand nombre.

 

    Cet état de fait ne crée t-il pas des tensions, des conflits ? Ne serait-ce pas une des causes des nombreuses guerres qui déchirent l'humanité depuis la nuit des temps ? Dès qu'il y a séparation, il y a deux camps, et donc deux différences qui se concurrencent, deux mondes qui s'affrontent. Toute cette folie meurtrière qui broie les être humains, toute cette cruauté : Cela ne peut-il cesser, finir à tout jamais ? Pour que cela cesse, avant tout nous devons nous extirper des différents conditionnements créés par la société, par le monde des hommes. Car ce sont ces valeurs qui ont engendrées ce monde de misère, de brutalité sans fin, ce sont ces idéaux, toutes ces théories nées de l'esprit qui détruisent l'humanité. Et en premier lieu, pouvons-nous établir entre nous des relations totalement différentes du monde ? Aucune autorité, pas de hiérarchie, de compétition, de domination ou de soumission à qui que ce soit ! Pouvons-nous découvrir une telle relation, entre nous, et avec Krishnamurti également ?

  Il ne s'agit pas de relation de dépendance, car on n'attend pas que quelqu'un vienne vous montrer le chemin de la vérité, un tel chemin n'existe pas. La vérité ne se donne pas, car elle n'appartient à personne, elle ne peut être une possession, comme nous l'avons vu précédemment. Donc quelle relation avec Krishnamurti, et avec la vérité ?

 

    Pourquoi cherche-t-on la vérité ? Quel est le sens de cette démarche, de cette quête ? Quelle est la raison profonde qui me pousse vers cette exigence fondamentale, quel en est le moteur, qu'est-ce que ce feu qui court en moi ? Si je cherche une distraction, je la trouverai facilement, mais quand l'euphorie des premiers temps sera passée, l'amertume et la tristesse rempliront mon cœur, car jamais la joie du matin calme n'aura été perçue. Si je cherche un modèle, ou un exemple, je trouverai ce que je cherche, mais je ne découvrirai jamais l'inédit, le neuf. Je n'aurai qu'une vie de seconde main, caché dans l'ombre de celui que je suis. Et cet autre, je découvrirai un jour, qu'il n'était que mes désirs projetés, qu'il n'était que mon fantasmeinfantile. Alors je verrai que j'ai perdu la vie à la poursuite de cette ombre, et cette ombre c'est la mienne qui me précède ou me suit, mais jamais je ne me suis vu sans cette obscure image de moi-même. Jamais je ne me suis vu directement, nu comme au premier jour, innocent et fragile.

    En somme, ma quête est la préoccupation de soi, et non la connaissance de soi. Si je ne me soucie que de mon bien être, de mon confort et de mon réconfort, réellement je ne m'intéresse qu'à moi et le monde m'indiffère totalement. Je ne suis qu'un égoïste, et ma recherche de réalisation intérieure n'est qu'un leurre, car je cherche juste à avoir du plaisir, et je désir cela plus que tout. Je veux me réaliser, je veux avoir des expériences extraordinaires, hors du commun ; en fait je veux être différent des autres, supérieur en quelques sorte. Mais je ne vois pas que justement cette démarche même fait partie de l'esprit humain, c'est une attitude tellement commune à tous...La connaissance de soi n'est pas la préoccupation de soi.

    Par contre, si je suis en mouvement car je refuse cette société corrompue, toute la violence des hommes, je sais que cela doit cesser. Je le ressens au plus profond de moi, comme une impérieuse nécessité, comme un appel dans le désert immense. Il faut que cela soit différent, je veux créer un monde totalement autre, et je sais qu'il me faut découvrir la liberté. Sans cette liberté véritable, on ne fait que prolonger ce monde, on ne fait que suivre les différents conditionnements. On troque l'Occident pour l'Orient, le quotidien pour l'exotique, le vieux pour le soi-disant neuf ; tout cela n'est que du vent et de l'illusion. Alors je saisis que pour être libre, il n'y a qu'un instrument adéquat, c'est la vérité. En voyant cela je suis déjà en relation avec cette vérité, car cette vérité est en moi et je suis en elle.

 

    Et voilà que je découvre Krishnamurti, que je découvre cette homme qui vit cela, qui l'explore depuis de nombreuses années. Que vais-je faire avec cette personne ? Je ne veux aucune relation de dépendance et je ne vois pas en lui une quelconque autorité, comme certains de mes amis ! Donc j'aborde son "œuvre", car à son propos j'hésite même à parler "d'enseignement". L'enseignement n'est qu'un poteau indicateur, la carte d'un pays inconnu, ce qui compte c'est ce qu'indique le poteau ou la carte. C'est le pays inconnu qui compte, et je ressens qu'on peut le découvrir, justement si on remet la carte à sa juste place, et certainement si l'on découvre ce pays, la carte n'a plus grande d'importance. Donc j'étudie cette œuvre, ces écrits, je visionne peut-être même des vidéos et si je le peux je vais parler avec lui. Mais chaque fois que quelque chose est exprimée, je l'examine, comme j'examine mon propre esprit, je ne sépare pas les deux choses.

    "L'enseignement" ne parle que de l'esprit, de son dysfonctionnement, de son désordre et de sa confusion, quand j'étudie un texte, je m'étudie en même temps. De même dans toutes mes relations avec l'autre, j'examine mes réactions, mes pensées, mes émotions, bref j'apprends par moi-même. "L'enseignement" n'apprend rien à personne, c'est chaque individu qui, par son attention découvre en lui-même. C'est par son propre regard que l'on voit, non pas par le regard de l'autre, serait-ce même Krishnamurti ! Donc on peut dire que cette œuvre me montre dans quelle direction regarder, je suis dans une telle confusion, un tel désordre, que cela peut m'aider à y voir plus clair. Mais c'est moi qui regarde, et si une chose me frappe, si une vérité me souffle, alors elle est mienne, elle est en moi. Et c'est cette vérité qui va me faire bouger, me faire agir différemment, sans aucune volonté de ma part. Quand la vérité pénètre dans un esprit, elle travaille d'elle même, sans aucun effort, elle transforme celui qui la porte. Quand cela a lieu, véritablement qu'elle est notre relation avec Krishnamurti ? Voyons cela avec subtilité s'il vous plaît, regardons bien, nous sommes entre amis n'est-ce pas ?

 

    Donc j'étudie, et soudain la vérité s'empare de moi, elle me bouleverse entièrement, là en cet instant, j'ai vu totalement et immédiatement la folie des religions (ce n'est qu'un exemple). Cette vision a mit fin pour toujours à ces croyances illusoires, à cet attachement infantile aux techniques et aux rites ancestraux. Plus aucune croyance ne persiste dans l'esprit, plus aucune référence à tous ces modèles, ces héros traditionnels. L'esprit est au-delà des hommes, dans cette vision l'étudiant est allé au-delà de son histoire, au-delà de son être même. Dans cette vision seule demeure cette vérité, cette lumière qui dissout la pénombre. Dans cette attention bien particulière, quelle est alors la relation avec Krishnamurti ? S'il vous plaît, quelle relation y a-t-il ?

    Peut-être pouvons-nous examiner quelle relation Krishnamurti avait avec la vérité ? Quel lien avait-il avec cette clarté ? Il me semble qu'il a souvent indiqué, que la vérité l'habitait, et que dans ces instants c'est cette vérité qui agissait, que cela l'avait transformé totalement et profondément. Pour expliquer parfois ce qu'il entendait par "l'éveil" de l'esprit, il a indiqué que c'était la fin de "l'illusion du soi", de "l'esprit individuel". Dans un entretien avec André Voisin, alors que celui-ci lui demande "Krishnamurti qui êtes-vous ?", Krishnamurti répond "Rien, je ne suis rien". Dans la perception de la vérité, seule demeure la vérité, et celui qui vit cela est transformé pour toujours. Peut-on dire que Krishnamurti et la vérité ne faisaient qu'un, ou plus justement que quand Krishnamurti s'effaçait, la vérité s'exprimait alors. Non pas en lui, puisqu'il n'était rien, mais à travers lui, au travers de sa personne. N'est-ce pas cette bénédiction qui donne la liberté, cette ivresse de l'innommable que Krishnamurti voulait partager avec les hommes ?

 

    C'est la liberté que Krishnamurti voulait pour nous tous, il ne pouvait la donner, mais n'a cessé de l'indiquer, de la montrer sans relâche. Il n'avait qu'une seule action, on ne parle pas ou peu de la liberté, mais on démonte la prison, on doit sortir de la cellule confortable des traditions bien établies. Donc je perçois la vérité, alors je ne suis pas dans cet instant, seule demeure la vérité, elle remplit tout mon être, malgré l'absence du moi, une plénitude totale est là. La vérité est là, le petit, le mesquin n'est plus. Il n'y a plus de centre dans l'esprit, seule l'immensité de la vérité existe, et alors arrive la liberté. En cela, il n'y a pas le monde et un homme séparé du monde, l'univers entier est là, le monde est un, et excusez-moi cher amis un monde hors du temps existe alors.

    La totalité de la vie est là, l'esprit est relié à toute chose, à tout le cosmos, aux étoiles, aux rivières qui courent dans les bois, aux hirondelles qui chantent dans le ciel. Alors très chers compagnons la question de la relation avec Krishnamurti n'a plus de sens. Il est dans votre cœur, dans votre chair, il est votre sang, et au-delà de lui, bien au-delà une lumière luit dans le monde, ne la voyez-vous pas ?

 

 

 

  Paul Pujol, Correspondances  

  Editions Relations et Connaissance de soi  

 "La relation avec Krishnamurti", pages 88  à 95.  

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