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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 18:13

 

 

           

 

  Quelle relation pouvons-nous avoir avec cet homme ? Quelle relation avons-nous avec lui ? Avons-nous une relation traditionnelle ? En le voyant comme un maître, un guru, et en se considérant soi-même comme un disciple, un élève suivant le maître.  Krishnamurti n'a-t-il pas voulu avoir une relation totalement différente des relations humaines" classiques" ? Lui même n'a-t-il pas refusé toute relation de domination, d'asservissement à l'autorité ? Que se soit dans le sens maître-disciple ou disciple-maître, il n'y a pas de maître et il n'y a pas de disciple ! Ces relations sont liées à la "connaissance de soi", à la recherche de la vérité n'est-ce pas ? Donc la relation avec Krishnamurti est liée à notre relation avec la vérité.  

 

    La vérité est-elle une possession ? Y a-t-il plusieurs vérités, chacun la sienne et qui n'a rien à voir avec celle de l'autre ? La perception de la vérité dépend-elle de la culture ou de la tradition ? Peut-on posséder la vérité ? Cela voudrait dire qu'elle peut être figée, être statique, qu'une chose perçue devienne une compréhension personnelle, propre. Si l'on possède une perception de la vérité, que possède-t-on ? Il y a perception de cette chose, cela impressionne l'esprit, celui-ci désire garder présent cette sensation, donc il mémorise cet état. Nous mémorisons notre sensation concernant un contact que nous avons eu avec le monde, ou avec la vérité.

  Si l'on observe bien, il y d'abord le contact, l'expérience, puis vient le désir de prolonger, et ensuite la mémorisation à lieu. La mémoire d'un événement n'est pas l'événement lui-même, le souvenir d'un sourire n'est pas le sourire lui-même. Voyons bien cela, la mémoire n'est qu'un mouvement de la pensée. C'est quand l'action n'existe plus, quand la vérité n'est plus, que l'expérience du passé devient importante. Toutes les descriptions d'un soleil couchant, tous les écrits, les plus beaux poèmes et les plus belles images ne sont rien, face à la beauté d'un soleil finissant perçu par un esprit totalement silencieux.

 

    Donc la vérité ne peut se mémoriser, sinon elle devient un souvenir poussiéreux, elle s'enracine dans le temps et dans l'histoire de l'homme. Cette perception fulgurante n'a aucun lien avec le temps, même les notions de fulgurance, de rapidité doivent être prises avec délicatesse, ne nous enfermons pas dans des mots. Utilisons-les, mais ne soyons pas utilisés par eux, ne soyons pas dépendant de l'expression.

    Quand on dit que l'on possède la vérité, qu'est-ce que cela veut dire en réalité ? Ne parle-t-on pas plutôt de sa vérité, de sa perception de la vérité, parle-t-on vraiment de la vérité, ou bien parle-t-on de soi ? La mémoire d'un événement parle-t-il de l'événement lui-même, ou bien parle-t-il de ma réaction face à cela, il parle de mon ressenti, de mon impression personnelle. Donc je parle de moi, et de mes émotions, c'est de mon ressenti que je parle, pas du coucher de soleil et pas de la vérité ! On ne peut posséder la vérité, on ne peut mémoriser l'insaisissable ; si on définit l'infini, on détruit toute perception de l'infini, et celui-ci s'évapore de notre vie. Voyons aussi que chacun va avoir une perception, une interprétation différente de l'autre, le commentaire ne peut qu'être différent. Car le commentaire parle d'un homme en particulier, de son expérience propre, et l'autre ne peut avoir qu'une expérience et un commentaire différents.

    Le commentaire ne peut être semblable, et donc il sépare les hommes, les désunis et fractionne l'humanité. Cela est très concret chers amis, n'y a-t-il pas de nombreuses nationalités, Américain, Français, Indien ou autres ? N'y a-t-il pas de très nombreuses religions, bouddhiste, hindou, chrétien, musulman ? Chacun détenant sa vérité, et luttant pour l'établir, pour convertir le plus grand nombre.

 

    Cet état de fait ne crée t-il pas des tensions, des conflits ? Ne serait-ce pas une des causes des nombreuses guerres qui déchirent l'humanité depuis la nuit des temps ? Dès qu'il y a séparation, il y a deux camps, et donc deux différences qui se concurrencent, deux mondes qui s'affrontent. Toute cette folie meurtrière qui broie les être humains, toute cette cruauté : Cela ne peut-il cesser, finir à tout jamais ? Pour que cela cesse, avant tout nous devons nous extirper des différents conditionnements créés par la société, par le monde des hommes. Car ce sont ces valeurs qui ont engendrées ce monde de misère, de brutalité sans fin, ce sont ces idéaux, toutes ces théories nées de l'esprit qui détruisent l'humanité. Et en premier lieu, pouvons-nous établir entre nous des relations totalement différentes du monde ? Aucune autorité, pas de hiérarchie, de compétition, de domination ou de soumission à qui que ce soit ! Pouvons-nous découvrir une telle relation, entre nous, et avec Krishnamurti également ?

  Il ne s'agit pas de relation de dépendance, car on n'attend pas que quelqu'un vienne vous montrer le chemin de la vérité, un tel chemin n'existe pas. La vérité ne se donne pas, car elle n'appartient à personne, elle ne peut être une possession, comme nous l'avons vu précédemment. Donc quelle relation avec Krishnamurti, et avec la vérité ?

 

    Pourquoi cherche-t-on la vérité ? Quel est le sens de cette démarche, de cette quête ? Quelle est la raison profonde qui me pousse vers cette exigence fondamentale, quel en est le moteur, qu'est-ce que ce feu qui court en moi ? Si je cherche une distraction, je la trouverai facilement, mais quand l'euphorie des premiers temps sera passée, l'amertume et la tristesse rempliront mon cœur, car jamais la joie du matin calme n'aura été perçue. Si je cherche un modèle, ou un exemple, je trouverai ce que je cherche, mais je ne découvrirai jamais l'inédit, le neuf. Je n'aurai qu'une vie de seconde main, caché dans l'ombre de celui que je suis. Et cet autre, je découvrirai un jour, qu'il n'était que mes désirs projetés, qu'il n'était que mon fantasmeinfantile. Alors je verrai que j'ai perdu la vie à la poursuite de cette ombre, et cette ombre c'est la mienne qui me précède ou me suit, mais jamais je ne me suis vu sans cette obscure image de moi-même. Jamais je ne me suis vu directement, nu comme au premier jour, innocent et fragile.

    En somme, ma quête est la préoccupation de soi, et non la connaissance de soi. Si je ne me soucie que de mon bien être, de mon confort et de mon réconfort, réellement je ne m'intéresse qu'à moi et le monde m'indiffère totalement. Je ne suis qu'un égoïste, et ma recherche de réalisation intérieure n'est qu'un leurre, car je cherche juste à avoir du plaisir, et je désir cela plus que tout. Je veux me réaliser, je veux avoir des expériences extraordinaires, hors du commun ; en fait je veux être différent des autres, supérieur en quelques sorte. Mais je ne vois pas que justement cette démarche même fait partie de l'esprit humain, c'est une attitude tellement commune à tous...La connaissance de soi n'est pas la préoccupation de soi.

    Par contre, si je suis en mouvement car je refuse cette société corrompue, toute la violence des hommes, je sais que cela doit cesser. Je le ressens au plus profond de moi, comme une impérieuse nécessité, comme un appel dans le désert immense. Il faut que cela soit différent, je veux créer un monde totalement autre, et je sais qu'il me faut découvrir la liberté. Sans cette liberté véritable, on ne fait que prolonger ce monde, on ne fait que suivre les différents conditionnements. On troque l'Occident pour l'Orient, le quotidien pour l'exotique, le vieux pour le soi-disant neuf ; tout cela n'est que du vent et de l'illusion. Alors je saisis que pour être libre, il n'y a qu'un instrument adéquat, c'est la vérité. En voyant cela je suis déjà en relation avec cette vérité, car cette vérité est en moi et je suis en elle.

 

    Et voilà que je découvre Krishnamurti, que je découvre cette homme qui vit cela, qui l'explore depuis de nombreuses années. Que vais-je faire avec cette personne ? Je ne veux aucune relation de dépendance et je ne vois pas en lui une quelconque autorité, comme certains de mes amis ! Donc j'aborde son "œuvre", car à son propos j'hésite même à parler "d'enseignement". L'enseignement n'est qu'un poteau indicateur, la carte d'un pays inconnu, ce qui compte c'est ce qu'indique le poteau ou la carte. C'est le pays inconnu qui compte, et je ressens qu'on peut le découvrir, justement si on remet la carte à sa juste place, et certainement si l'on découvre ce pays, la carte n'a plus grande d'importance. Donc j'étudie cette œuvre, ces écrits, je visionne peut-être même des vidéos et si je le peux je vais parler avec lui. Mais chaque fois que quelque chose est exprimée, je l'examine, comme j'examine mon propre esprit, je ne sépare pas les deux choses.

    "L'enseignement" ne parle que de l'esprit, de son dysfonctionnement, de son désordre et de sa confusion, quand j'étudie un texte, je m'étudie en même temps. De même dans toutes mes relations avec l'autre, j'examine mes réactions, mes pensées, mes émotions, bref j'apprends par moi-même. "L'enseignement" n'apprend rien à personne, c'est chaque individu qui, par son attention découvre en lui-même. C'est par son propre regard que l'on voit, non pas par le regard de l'autre, serait-ce même Krishnamurti ! Donc on peut dire que cette œuvre me montre dans quelle direction regarder, je suis dans une telle confusion, un tel désordre, que cela peut m'aider à y voir plus clair. Mais c'est moi qui regarde, et si une chose me frappe, si une vérité me souffle, alors elle est mienne, elle est en moi. Et c'est cette vérité qui va me faire bouger, me faire agir différemment, sans aucune volonté de ma part. Quand la vérité pénètre dans un esprit, elle travaille d'elle même, sans aucun effort, elle transforme celui qui la porte. Quand cela a lieu, véritablement qu'elle est notre relation avec Krishnamurti ? Voyons cela avec subtilité s'il vous plaît, regardons bien, nous sommes entre amis n'est-ce pas ?

 

    Donc j'étudie, et soudain la vérité s'empare de moi, elle me bouleverse entièrement, là en cet instant, j'ai vu totalement et immédiatement la folie des religions (ce n'est qu'un exemple). Cette vision a mit fin pour toujours à ces croyances illusoires, à cet attachement infantile aux techniques et aux rites ancestraux. Plus aucune croyance ne persiste dans l'esprit, plus aucune référence à tous ces modèles, ces héros traditionnels. L'esprit est au-delà des hommes, dans cette vision l'étudiant est allé au-delà de son histoire, au-delà de son être même. Dans cette vision seule demeure cette vérité, cette lumière qui dissout la pénombre. Dans cette attention bien particulière, quelle est alors la relation avec Krishnamurti ? S'il vous plaît, quelle relation y a-t-il ?

    Peut-être pouvons-nous examiner quelle relation Krishnamurti avait avec la vérité ? Quel lien avait-il avec cette clarté ? Il me semble qu'il a souvent indiqué, que la vérité l'habitait, et que dans ces instants c'est cette vérité qui agissait, que cela l'avait transformé totalement et profondément. Pour expliquer parfois ce qu'il entendait par "l'éveil" de l'esprit, il a indiqué que c'était la fin de "l'illusion du soi", de "l'esprit individuel". Dans un entretien avec André Voisin, alors que celui-ci lui demande "Krishnamurti qui êtes-vous ?", Krishnamurti répond "Rien, je ne suis rien". Dans la perception de la vérité, seule demeure la vérité, et celui qui vit cela est transformé pour toujours. Peut-on dire que Krishnamurti et la vérité ne faisaient qu'un, ou plus justement que quand Krishnamurti s'effaçait, la vérité s'exprimait alors. Non pas en lui, puisqu'il n'était rien, mais à travers lui, au travers de sa personne. N'est-ce pas cette bénédiction qui donne la liberté, cette ivresse de l'innommable que Krishnamurti voulait partager avec les hommes ?

 

    C'est la liberté que Krishnamurti voulait pour nous tous, il ne pouvait la donner, mais n'a cessé de l'indiquer, de la montrer sans relâche. Il n'avait qu'une seule action, on ne parle pas ou peu de la liberté, mais on démonte la prison, on doit sortir de la cellule confortable des traditions bien établies. Donc je perçois la vérité, alors je ne suis pas dans cet instant, seule demeure la vérité, elle remplit tout mon être, malgré l'absence du moi, une plénitude totale est là. La vérité est là, le petit, le mesquin n'est plus. Il n'y a plus de centre dans l'esprit, seule l'immensité de la vérité existe, et alors arrive la liberté. En cela, il n'y a pas le monde et un homme séparé du monde, l'univers entier est là, le monde est un, et excusez-moi cher amis un monde hors du temps existe alors.

    La totalité de la vie est là, l'esprit est relié à toute chose, à tout le cosmos, aux étoiles, aux rivières qui courent dans les bois, aux hirondelles qui chantent dans le ciel. Alors très chers compagnons la question de la relation avec Krishnamurti n'a plus de sens. Il est dans votre cœur, dans votre chair, il est votre sang, et au-delà de lui, bien au-delà une lumière luit dans le monde, ne la voyez-vous pas ?

 

 

 

  Paul Pujol, Correspondances  

  Editions Relations et Connaissance de soi  

 "La relation avec Krishnamurti", pages 88  à 95  

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