21 février 2022 1 21 /02 /février /2022 11:06
Témoignage

 

 

  Ce tout jeune homme avait mis fin à toutes croyances, il était passé à travers tout ce processus, et tout cela s’était détaché de lui pour toujours. Il avait clairement vu l’illusion des religions, des sectes, du nationalisme ; toutes choses qui séparent les hommes et engendrent les conflits et les guerres. Il n’était donc plus français ou européen, il n’était plus également chrétien, bouddhiste, hindouiste ou autre. L’identification à un quelconque groupe fut très bien perçue comme une pure illusion, une vue de l’esprit.

 

    Il y eut une perception aiguë du conditionnement dû à l’histoire, mais aussi dû aux mécanismes des pensées ; il y eut une perception directe, vivante, de la nature du temps psychologique. Tout cela se fit sans aucun effort, emporté par la passion et la surprise de découvrir toutes ces choses. Toutes les perceptions intérieures se réalisaient de manière très naturelle, comme de l’eau qui coule. Il y eut plusieurs "expériences" subies, mais à chaque fois la lucidité montra l’illusion et l’irréalité de ces événements, alors les "expériences de l’esprit" cessèrent d’elles-mêmes. Puis à un moment donné, sans prévenir, quelque chose d’autre cessa, quelque chose de très ancien ; une chose vieille comme le monde. Il n’en prit pas conscience tout de suite, mais il sentit une immense décontraction, comme un fardeau millénaire qui venait d’être posé au sol.

    Les millénaires mémoriels venaient de tomber ; la peur, qui se perd dans la nuit des temps, la peur n’était plus. C’était la fin de l’illusion du temps psychologique, la fin du "moi" ; l’attachement à la continuité du temps n’était plus. Plutôt que le début de quelque chose, c’était la fin de "ce qui était", du monde des idéaux, des croyances, des œuvres de la pensée. Alors cette fin non prévue, non voulue, laissa l’esprit très décontracté, souple, et surtout immobile et très silencieux. Là, dans ce silence immense, il y eut un mouvement totalement différent, quelque chose commença à vivre, quelque chose de jamais vu, de jamais connu.

 

    Ce fut comme un autre univers qui s’ouvrait, le monde était entièrement neuf, plus intense, plus vivant et d’une telle beauté ! Le regard intérieur vit naître une intelligence autre, très sensible, une vision pénétrante qui voyait instantanément les soucis psychologiques. Cette vision, ce regard clair dès qu’il se posait sur quelque chose, résolvait immédiatement le problème. Toute situation existe par manque de clarté et de compréhension, dès que la lumière de l’intelligence l’éclaire, la souffrance ou ma prison mentale n'existent plus. Les conditionnements tombent pour toujours, ils n’existent plus. Il faut finir "ce qui est", profondément, véritablement. Le tout premier mouvement c’est la fin de ce qui est, on est alors hors du monde des hommes. Quand cette fin a lieu, alors existe un monde sans croyances, sans idéaux, quelque chose que l’homme n’a jamais exploré. Là, dans ce nouvel espace, l’esprit se met en marche, le mouvement dans l’inconnu commence à exister. Ce mouvement sans pensée, au-delà de l’expérience et du "moi", ce mouvement est la véritable méditation, c’est l’exploration silencieuse d’un immense continent, vierge de toute présence humaine.

 

    Cette fin de soi, et la découverte de cet autre monde se firent très rapidement, en moins de deux années tout cela eut lieu. Le jeune homme était persuadé que de nombreuses autres personnes avaient connu de tels événements dans leur vie, il ne se sentait pas du tout extraordinaire ou hors-norme (ce sentiment est toujours vrai, aujourd'hui). Tout cela était tellement naturel, tellement fluide. Pourtant quand il essaya d’en parler avec des amis, avec sa famille, il fut très surpris des réactions ou des commentaires. Certains ne voulaient pas en entendre parler, et d’autres disaient : "c’est vrai, il faut être libre", et ils suivaient une religion, ou pratiquaient de manière très superficielle différentes méditations. La plupart fuyaient leurs peurs dans des systèmes établis, et tous disaient chercher la liberté. Le jeune homme constata la grande difficulté qu’il y avait à parler de tout cela, mais surtout il constata le manque flagrant de vision profonde et de compréhension vivante, chez presque tous ses interlocuteurs.

 

    Alors il décida d’approfondir sa découverte, au lieu de parler, il se plongea profondément dans ce voyage, dans cet inconnu. Le silence fut gardé pendant près de vingt cinq années ; il y eut de nombreux écrits pendant cette longue période. Cette naissance de nouveaux mots, cette explosion de perceptions en mouvement, c'est véritablement la découverte d'une immensité sans nom, d'un pays où siège une immobilité immuable.

 

 

 

Paul Pujol, Senteur d'éternité

Éditions Relations et Connaissance de soi

Témoignage, page 15 à 17

 

 

 

Pour voir l'ensenble des textes de Paul Pujol :

Liste complète et intitulés des textes de Paul Pujol

 

 

     

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15 février 2022 2 15 /02 /février /2022 15:40
Rencontres.

  

    Les personnes, qui avaient frappé à la porte d'entrée, se trouvaient là devant nous. Il s'agissait de deux femmes. L'une aux cheveux noirs un peu frisés devait avoir quarante ans, l'autre les cheveux tirés en arrière, dégageant ainsi un visage agréable, devait en avoir à peu près vingt. Dès les premiers instants, on savait qu'il s'agissait de représentantes d'un groupe religieux bien connu. Ces personnes, prêchaient très souvent de porte en porte leurs convictions et leurs messages. Selon leurs habitudes, elles entamaient toujours la conversation sans se présenter, peut-être craignaient-elles que les gens ne referment immédiatement leur porte sans même les écouter, ce qui de toute manière devait arriver bien souvent.

 

    Nous avions déjà parlé quelquefois avec ces personnes, et selon encore une de leurs nombreuses habitudes, s'il y avait plusieurs personnes présentes, seule la personne la plus avancée en âge parlait. Aujourd'hui cela était encore le cas, la jeune fille se tenait en retrait, effacée, mais toutefois attentive au dialogue. Sans doute l'expérience de l'une valait elle mieux que la fraîcheur de l'autre, sans doute le sérieux savoir valait il mieux que le sourire du présent. Une autre de leurs habitudes tenaces, est également de sortir assez rapidement, au bout de quelques paroles, un livre ; un livre très connu, mondialement connu, un livre sacré naturellement. A ce moment, nous essayâmes de leur faire comprendre, que si elles se basaient sur un texte et disaient détenir la vérité, d'autres humains, d'autres cultures avaient également leurs textes sacrés et leur propre vérité. Si on regarde l'ensemble de l'humanité, on voit que les hommes se méprisent et luttent sans cesse entre eux, pour l'établissement de leur vérité particulière.                   

    "Cet état de choses est un des fondements des crimes et des guerres qui se perpétuent à travers le monde, à l'heure actuelle, mais également depuis des millénaires d'histoire."

 

    La personne de quarante ans paraissait un peu gênée et surprise de l'intervention, et de la teneur des propos. N'étant apparemment pas convaincue, elle parla des fausses religions, qui étaient multitudes sur terre, elles enseignaient toutes de fausses vérités et adoraient de faux dieux. Leur religion à elles, n'adorait qu'un seul dieu, le seul véritable. Et leur groupe se basait sur des textes les plus anciens qui soient, et les lois des pays du monde entier étaient également basées sur ces écritures. Elle parla également des prophéties écrites et réalisées, enfin en résumé elle était persuadée d'être sur le bon chemin, le seul capable d'amener l'établissement du "royaume de Dieu" sur terre.

    Nous envisageâmes la question sous un autre angle : "Ces textes sacrés, résultat d'hommes, créations d'hommes, ne découlent-ils pas de perceptions d'êtres humains, comme vous et moi? Perceptions véritables ou illusoires, mais il s'agit de conscience humaine, tout ceci a eu lieu il y a très longtemps, des siècles avant nous. Ces textes expriment, au fond, "- comment l'homme peut-il mettre fin à sa souffrance, n'y a-t-il que guerres, luttes fratricides, haines et violences dans le cœur de l'homme" ? Ces écritures sont la recherche d'un bonheur véritable, d'un établissement d'un monde totalement différent, où la paix soit réelle, palpable et durable. Mais nous-mêmes, ne sommes-nous pas des êtres humains doués de perception, de conscience, ne pouvons nous pas, nous-mêmes ressentir ces choses si importantes de la vie ? Ce livre décrit un point de vue sur la vie, donne un commentaire sur la vie ; mais vous, le ciel bleu, l'air qui se déplace dans vos cheveux, cela n'est-ce pas la vie elle-même, complètement présente, sommes-nous, êtes-vous différente de cela ? Nous en faisons partie, en fait nous sommes la vie, il nous faut devenir sensibles et voir comment résoudre nos problèmes par nous-mêmes, avec honnêteté et vérité".

 

    En parlant nous nous adressions également à la jeune personne, qui prit alors la parole : "Mais il y a tellement peu de gens qui se préoccupent réellement de tout ceci".

 "Certes, il y a peu de gens, mais n'est-ce pas une raison supplémentaire pour aller au bout de la quête ? Une fois qu'elle est entamée, si on ne fait que la moitié du chemin, on ne découvre pas la totalité, et une partie, en elle-même, ne se suffit pas. Elle existe en rapport avec le tout, il nous faut découvrir la totalité de la vie, et alors nous saurons comment agir dans le monde, sans détruire et briser autrui."

    La personne plus âgée semblait à présent un peu ennuyée par notre insistance, elle jetait de rapides coups d'œil à sa montre. Nous nous disions en nous-mêmes, que la vérité devait être moins importante que le temps qui passe, et que pour cette personne les mots n'étaient que des choses vides, creuses de toute sensation, ne servant uniquement qu'à réaliser une ambition personnelle. A côté d'elle, au contraire, la jeune femme avait abandonné avec satisfaction sa retenue ; ses yeux étaient étonnés de voir quelqu'un parler avec elle de ces graves problèmes. Qui plus est, son attention s'était aiguisée lorsque l'on avait parlé de sensibilité et de conscience, on voyait qu'elle avait découvert quelque chose, peut-être de très diffus mais inexistant auparavant. Elle parla à son tour et dit que leur livre malgré tout leur enseignait qu'un jour, le Royaume des cieux serait sur terre, et que seuls les élus seraient sauvés. Ils seront alors immortels et vivront éternellement. Il y avait un très beau rouge-gorge dans le grand platane derrière elles. Les feuilles en tombant se riaient de notre dialogue, et l'oiseau s'envola en criant.   

    Après avoir écouté la jeune fille, sans l'interrompre, nous lui demandâmes depuis combien de temps, d'années, de siècles même, ils attendaient ce paradis ? "Ces écritures très anciennes (mais il en existe de plus anciennes), annoncent la venue d'un paradis sur terre, depuis tellement longtemps, qui donc a vu cela ? Personne encore ne l'a jamais vu! On adore ces textes depuis très longtemps, de très nombreuses personnes dans de nombreux pays les adorent, à travers le monde entier on les étudie, et pourtant cela a-t-il réellement transformé, profondément changé la face du monde ? Ne nous voilons pas le regard, voyons les choses avec honnêteté".

    La jeune personne reconnut avec sincérité que cela n'avait pas changée de manière totale le monde. Nous vîmes le visage mi- offusqué, mi- sévère de sa compagne devenue à présent exceptionnellement silencieuse. Celle-ci se résignait à écouter notre discussion, sans en faire partie. Elle était comme absente, plongée en elle-même, nous lui avions indiqué que citer un livre n'était peut-être pas faire preuve d'une grande sensibilité, depuis elle avait très peu parlé. 

 

    Nous proposâmes encore un autre point de vue : "si le Royaume des cieux était présent, auriez-vous encore besoin de textes sacrés ? Si la chose est vivante, réelle et concrète, a-t-on besoin d'une description d'autrui pour voir et toucher cela" ?

La jeune femme acquiesça de la tête.    

"Et si tous les textes sacrés empêchaient les hommes de s'unir, de vivre ensemble dans une même Vie, dans un même univers, unique et entier ? Au lieu de lire, ne vaudrait-il pas mieux vivre ?".

"Peut-être, mais cela semble difficile", répondit-elle.

"Difficile ne veut pas dire impossible, il ne nous faut pas démissionner devant le défi de la vie".

    Son regard était déjà chargé d'une petite flamme, la vie semblait l'animer à présent bien plus qu'au début de la conversation, avec son air réservé, presque absent, malgré ses yeux ouverts. A présent, une porte jusqu'à maintenant fermée était entr'ouverte.

 

"Nous nous excusons, mais nous ne pouvons rester plus longtemps, on nous attend dans le village".

Ce fut en ces termes que la personne de quarante ans sortit de son silence. Elle s'excusa une nouvelle fois, puis insista pour nous donner une petite revue de leur organisme ; c'était une personne très obstinée. Nous avions parlé pendant quelques temps tous trois ; pour certains cette discussion était devenue une méditation vraie, une recherche sérieuse, et donc une découverte. Et pour d'autres, elle s'était transformée en dialogue ennuyeux, qui finalement était devenu une corvée. Ceux qui avaient parlé au début s'étaient tus, et leur silence avait permis l'expression libre d'autres, une communion vraie. 

    A présent, le pas de la porte était redevenu silencieux, et l'on regardait les deux personnes s'éloigner. La flamme vacillante allait-elle grandir et clarifier celle qui l'a portée en elle ? Ou alors allait-elle s'amenuiser, puis s'éteindre au contact de l'autorité et de l'expérience ? Mais cela était une question sans importance, car ce qui était, c'était l'existence d'une lueur, et en fait une telle lueur ne peut s'éteindre entièrement. Cette lueur avait en elle le germe de la vérité et de l'amour, ce germe croît au contact de la vie ; - et un visage jeune avait à présent la mouvance de la vie en lui.

    En votre cœur, la flamme vacillait doucement, immuable, et le bleu du ciel vous emportait avec lui.    

    - La félicité était sur terre. 

 

 

 

   Paul Pujol, "Senteur d'Eternité".
  Editions Relations et Connaissance de soi.
 

  Rencontres, pages 64 à 69.   

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10 janvier 2022 1 10 /01 /janvier /2022 10:31


 

 

      

 

     Nous nous trouvions dans les sous-bois, sans doute à la recherche de quelques bêtes égarées. Les châtaigniers étaient baignés d'une belle lumière éclatante, faite d'ombres et de taches plus claires. Le soleil était haut, et l'après-midi s'annonçait torride. Nous descendions une pente caillouteuse, lorsque, levant les yeux, nous le vîmes au-dessus de nous. Il était là, seul et immobile, nous surplombant, scrutant la vallée étroite qui plongeait devant nous. C'était un aigle brun et noir, le bec courbe et l'œil vif, il se dressait de toute sa hauteur, roi des montagnes dans l'espace bleu d'un ciel d'été. La beauté du rapace vous surprenait, vous rendait attentif et aiguisait tous vos sens. Sa beauté était la beauté du monde, de l'univers dans sa totalité. Cette beauté n'excluait aucune chose, les arbres, les buissons, les feuilles délicates, le ciel limpide sans un seul nuage, tout ceci resplendissait dans cette intensité. 

                                                                    

    Nous indiquâmes à l'autre la présence de l'aigle. L'oiseau, nous ayant entendus, déploya ses grandes ailes brunes comme la terre, et sans aucun bruit, sans frottement ni sifflement dans l'air, il disparut, contournant le rocher et devenant ainsi invisible à notre regard. On eut cru à un mirage, à une illusion des sens, tellement tout ceci fut fugace, rapide, et silencieux ; mais il n'en était rien. L'œil ne voyait plus à présent, mais l'esprit qui est essence de vie, est un, et le vol majestueux, ample et libre se poursuivait au-delà, sans besoin de spectateurs admiratifs. L'esprit n'a pas besoin de sens pour voir ce qui est, les sens font partie de toute vision, mais

"la vision profonde" est bien plus immense que toute sensation. Il n'est point nécessaire de toucher et de voir une chose pour avoir de l'amour, l'amour véritable s'étend à toute chose, présente ou absente, visible et non visible. 

 

    L'oiseau disparu, nous continuâmes quelques instants notre promenade, l'autre personne n'avait rien dit, mais on sentait son trouble intérieur. Elle était consciente d'avoir vu un animal noble et rare, cependant, elle était mécontente, mécontente de notre intervention qui avait apparemment précipité le départ de l'animal. Mais l'homme n'en dit rien, dans son silence se murmurait tout son regret, la joie qui aurait pu être si seulement son besoin de retenir n'était pas. L'homme veut toujours retenir, il veut emprisonner la beauté, pour mieux s'en délecter, pour mieux en profiter, il veut s'abîmer en elle ; - mais lorsque l'esprit œuvre en ce sens, la beauté n'existe plus. Elle se transforme alors en plaisirs, en désirs, c'est à dire la satisfaction de la mémoire, la consécration de notre plan de bonheur et de beauté. La beauté ou l'amour ne peuvent être codifiés, classés, rangés, pour les sortir au moment opportun, et les utiliser à volonté ; - un claquement de doigts, et nous voulons la beauté à nos pieds. Tout ce processus est essentiellement destructeur, il supprime dans l'homme toute sensibilité (et non pas de la sensiblerie), toute son intelligence, et sans cela, la beauté ne peut être perçue.

 

    A présent l'aigle avait dû retourner à son repaire, il préparait sans doute avec sa compagne, la venue d'un nouvel hiver. Dans ces montagnes du sud, souvent baignées de soleil, les saisons froides étaient moins rudes qu'ailleurs, mais en altitude, là où nichent les aigles, la neige était toujours présente.

    La bénédiction de cette rencontre continua longtemps, le malaise de l'autre persista également. En y songeant, il nous semblait bien qu'en fait, cette entrevue avait été une entrevue d'un autre monde, monde où l'homme ne peut être. Un univers inconnu, mais familier, intime. Le vol était un mouvement différent, sculpté à même dans l'air lumineux d'un jour autre, d'un monde unique, neuf, rajeuni ; - tout ceci était intemporel, immobile, et pourtant, il y avait une action, une activité, un état sans déplacement aucun, et cependant non statique. Ce mouvement était différent, la matière, le corps étaient autres, indissociables, unis, comprenant tout ;

    - substance étant plénitude, énergie totale, donc créatrice de vie. L'esprit était alors beauté, et l'intelligence percevait que tout cela, n'était en fait

que l'expression de l'amour.

    En ce jour, le vol de l'aigle était le mouvement même du monde.

 

        

 

  
 
    Paul Pujol, Senteur d'éternité.

     Editions Relations et Connaissance de soi

    "L'aigles des montagnes", pages 94 à 96. 

 

 

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3 décembre 2021 5 03 /12 /décembre /2021 09:49
Promenade d'été.

                                                                                                           

   30 Août 1997

  

 

      Cétait il y a quelques années, nous faisions une promenade dans l’après-midi torride d’un été du sud. Le village et la campagne environnante semblaient assommés par la chaleur, en attente de la fraîcheur de fin de journée.

   Nous avions traversé quelques champs et un ou deux vergers, un chien nous accompagnait. Il courait, sautait partout, flairait toutes les pistes possibles, partait parfois au galop après un lapin distrait, ou essayait d’attraper un oiseau au sol. Malgré l’énergie qu’il mettait dans cette chasse, jamais il n’avait capturé quoi que ce soit. Et pourtant à chaque promenade le chien recommençait avec la même ardeur, avec un entrain et une joie totale. Sans aucun doute, tous ses "échecs" relatifs, ne s’étaient pas transformés en tristes souvenirs. Il ne savait pas s’apitoyer sur lui-même, car pour lui "hier" n’a aucune importance, en fait réellement le passé, "hier" n’existe pas. Seul compte la lumière du soleil, l’odeur de la terre, les talus et les fourrés remplis de caches et de terriers. Seul existe le présent, et dans ce réel, tout est inclus, l’oiseau, le lézard et le lapin gris, l’homme qui l’accompagne, les rangées d’arbres et les belles touffes d’herbes vertes. Et surtout, lui-même n’est pas séparé de cette immensité, de cette diversité qui engendre la beauté du monde.

  

    Après avoir longé un verger d’abricotiers, nous nous étions assis au bord d’un petit cours d’eau, celui-ci sillonnait de part en part, à travers le dédale des champs et parcelles qui s’étendaient à perte de vue. Le chien tout à son bonheur avait sauté dans l’eau, il pataugeait avec grand bruit et ignorait tout de la discrétion. Il avait sûrement flairé une nouvelle piste sur la berge voisine, et il fouillait avec obstination les roseaux et la maigre végétation présente. Il plongeait en créant des gerbes d’eau, ressortait en fonçant dans les feuillages, puis ressautait dans le cours d’eau. Tout ce remue-ménage fracassait le silence de l’après-midi, et toute la nature entendait le vacarme assourdissant. Le chien tout en continuant s’était à présent éloigné, nous étions calmes et très silencieux, sans pensées et immobile, assis sur les cailloux mis en place par la main de l’homme. Les yeux mi-clos, on appréciait pleinement cette lumière d’été, ou chaque chose resplendissait. La vision ne s’attardait sur aucune chose en particulier, quand un mouvement très lent se fit à notre gauche, juste à l’orée d’un bouquet de roseaux.  

    A un mètre à peine, un caneton venait de sortir du bosquet. Il posait une patte au sol, s’immobilisait, puis posait l’autre patte et s’immobilisait à nouveau. Il se déplaçait très prudemment, avec une lenteur surprenante. Toute son attention était portée sur l’homme assis, sur le danger potentiel qu’il représentait. Le caneton fuyait évidemment le chien, qui avec tout son bruit envoyait ses "proies" à l’opposées de son poste de chasse. L’oisillon avait dû traverser une bonne partie du bosquet, et il avait vu l’homme. Il avait observer un bon moment cet être immobile, danger ou pas danger ? Tous les hommes qu’il avait vu bougeaient tous, faisaient du bruit, et il le savait, étaient un danger mortel pour sa famille et lui. Puis celui-ci avait tranché, il n’y avait apparemment pas de danger, l’être semblait très calme, détendu, l’opposé d’un prédateur aux aguets. Cette tranquillité totale donna confiance au caneton, et chose contre nature, il se mit à découvert devant un homme, devant un de ces êtres qui depuis toujours chassent, tuent et mangent ceux de son espèce.

  

   Quand l’homme vit l’oisillon, aucun mouvement ne fut fait, si ce n’est les paupières qui se soulevèrent et les yeux qui suivirent le passage de l’animal. Cette beauté fragile, cette confiance et cette innocence offerte était une preuve que l’amour est perçu. Et que dans cette relation, dans cette unité, il ne peut y avoir de séparation, donc pas de prédation naturellement ; - pourquoi vouloir s’attraper et se détruire soi-même ? Dans cette relation, évidemment la peur et la crainte s’évanouissent, même si l’on reste prudent et attentif. D’ailleurs sans attention, on ne peut rien voir, rien comprendre, rien démonter, et quand l’esprit est rempli de mille illusions, comment pourrait-il s’ouvrir à la réalité ? L’oisillon disparut plus bas parmi les gros cailloux blancs et roux, le chien au loin continuait sa course folle. Nous nous levâmes doucement, c’était une journée magnifique, le ciel était d’un bleu les plus pur, il faisait chaud, et nous vîmes que nous étions véritablement en plein Eden. Nous commencions alors à marcher tranquillement, on imaginait que peut être le caneton nous regardait partir. Cette rencontre nous bouleversait, la vie est fragile et l’être humain est tellement brutal et violent. En s’offrant à notre vue, totalement démunit, sans aucune protection, l’oisillon avait dit "regarde comme je suis beau, mais aussi comme je suis fragile, tu peux me détruire, me réduire à néant. Pourtant je te fais confiance, je m’offre à toi sans armure, je n’ai aucune défense.  J’oublie toute la violence des tiens, je leur pardonne tout, " hier " n’existe pas. Je sais que maintenant il peut y avoir autre chose, quelque chose de rare, peut être pas unique, mais rare. J’ai vu qu’il y avait autre chose que la peur et la crainte, je sais que tu le vois aussi. Je t’ai donné cela, je l’ai découvert, jamais je ne l’oublierai et jamais je ne l’ai connu".

  

    Dans un autre temps, on aurait vénéré l’oiseau comme une divinité et on aurait réduit cette vérité en symboles creux. C’était il y a plus de dix ans, mais "cela", qui est au-delà de la peur et de la crainte, "cela" existe toujours. Cette qualité est indépendante du caneton, ou de tout autre être ou animal, simplement cela peut s’exprimer dans une relation au monde. Dans une relation au monde entier, pas à une partie congrue, réduite par la famille, la nation ou la religion. Mais par une relation entière, ou rien n’est retranché ou rejeté. C’est dans cette totalité, dans cette plénitude qu’alors peut s’exprimer l’amour. C’était il y a plus de dix ans, c’est maintenant, c’est intemporel et très sensible, avec de l’intelligence et de la beauté.

    Et parfois les yeux se brouillent, les larmes viennent, et l'extase s'empare de tout, de l'écrivain, des souvenirs, du monde entier.

  - La béatitude est là, et véritablement, sans aucun intellect, un autre monde s’offre alors.
 

 

    Paul Pujol," Senteur d'éternité  "

  Editions Relations et Connaissance de soi

  "Promenade d'été", pages 173 à 176.   

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13 janvier 2021 3 13 /01 /janvier /2021 10:44

                                                                                                                                                           Photo: L. Ingles
   

 

  

   Dehors le vent soufflait avec insistance, et la nature était en attente du long sommeil hivernal. On ressentait tout le travail de la forêt, qui en elle-même s'évertuait peu à peu, à ralentir et à calmer la croissance des arbres et des plantes.

    La montagne elle aussi était tranquille, et le ciel qui la couvrait de part en part, prenait quelquefois la teinte grise des jours de pluie. Aux alentours, les couleurs ocre et rouge de l'automne étaient présentes, et l'on distinguait un peu partout le tapis brun des feuilles mortes et séchées. Toute cette nature, avec son espace infini, vous entourait et vous acceptait dans son intimité ; vous ne vous sentiez pas du tout un étranger parmi le monde des fleurs, des arbres et des oiseaux. En contemplant la beauté présente, vous vous demandiez pourquoi l'homme s'était-il exclu des monts immobiles et des forêts silencieuses, comment l'homme avait-il pu devenir insensible au soleil du matin ?

   

    Vous songiez à la férocité de l'homme à travers le monde ; - mais, vous ne vous souciez pas de trouver une réponse, vous regardiez simplement l'immensité du ciel, sans aucune présence de la pensée, vous observiez ce bleu brillant. L'espace d'un ciel est étrange, car si l'on fait attention, on réalise qu'il n'a pas de fond, qu'il est dénué de tout support, il ne repose sur aucune chose. L'espace d'un ciel ne repose sur aucune terre, c'est la terre elle-même qui est comprise et incluse dans le ciel. Dans cet espace tout peut être logé, les plus hautes tours, les plus grandes montagnes, ainsi que les lueurs des plus lointaines étoiles. Toutes les mesures, le haut, le bas, le loin et le près, sont des valeurs inadéquates, sont un non-sens dans cette dimension.

 

    Un espace qui n'est pas espace entre deux points, est un espace infini ; tous les éléments figurent dans cette dimension, mais aucun d'eux ne limite ou ne boucle cette dimension. C'est un point donné, fixe, qui donne une distance à l'espace, entre lui-même et un autre point. Un centre part toujours de sa propre situation, et projette à partir de là, une dimension vers l'extérieur, vers autrui et vers le monde. L'homme part toujours de ses propres conclusions, et, de là, il essaie de s'ouvrir au monde extérieur ; donc la dimension de son ouverture sera limitée par ses propres conclusions et assertions personnelles.

    A présent, de gros nuages gris obscurcissaient le ciel, cachant momentanément le soleil. Ils avançaient avec rapidité, et personne ne pouvait savoir vers quelles destinées ils se rendaient.
    

 

           
   Paul Pujol, "Senteur d'éternité".
   Editions Relations et Connaissance de soi

   "Hiver 1984", pages 52 à 53.      

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