Relations et Connaissance de soi par Paul Pujol
Pendant les rencontres internationales de Mürren en Suisse, du 31 juillet au 14 août 2010.
Suisse: Semaine Krishnamurti francophone du 7 au 14 août 2010.

Elle procède de la mémoire, de l'expérience, du savoir ; et tout cela c'est le passé, n'est-ce-pas ? C'est modifié dans le présent et cela continue. Ainsi, c'est
le mouvement dans le temps. Donc, parce que la pensée émane du passé et du temps, elle ne peut qu'être fragmentaire. Elle n'est pas, et ne peut jamais être, le tout.
Écoutez ! Depuis l'âge de neuf ans, j'ai appris l'anglais - et d'autres langues. C'est là un travail de la mémoire, n'est-ce-pas. Cela m'a pris quelques années pour les maîtriser et 'elles sont emmagasinées dans le cerceau - le vocabulaire, la syntaxe et comment faire des phrases - il m'a fallu du temps pour apprendre tout cela, n'est-ce-pas ? Et toute pensée émanant de cette période de temps est limitée. Donc, la pensée n'est pas le tout, elle n'est pas complète. Étant toujours circonscrite, elle ne peut jamais être complète. Je vous en prie, voyez cela non pas comme une idée, mais comme une réalité. Nous avons dit que la pensée est la réaction de la mémoire. Celle-ci est emmagasinée dans le cerveau : elle est l'expérience et l'accumulation constante de connaissances. Et quand on vous pose une question- la mémoire répond. Ainsi la pensée ne peut qu'être bornée, puisque la mémoire l'est, le savoir l'est, le temps l'est.
C'est la pensée qui a produit la division dans le monde. Vous êtes néerlandais et je suis allemand ; il est anglais, l'autre, chinois. La pensée a provoqué cette division. La pensée a créé les religions - la pensée qui dit : « Jésus est le plus grand rédempteur » ; puis si vous vous rendez en Inde, ils vous diront : « Pardon. De qui parlez-vous ? Je ne connais pas du tout ce monsieur. Nous avons notre propre Dieu qui est le plus grand ». La pensée a créé les guerres et les instruments de la guerre. La pensée est à l'origine de tout cela. D'accord ?
Elève. Toutes ces idées dont vous nous avez donné des exemples..
KRISHNAMURTI. Ce ne sont pas des idées, ce sont là des faits.
Élève. Oui, oui, mais...
KRISHNAMURTI. Je veux aller jusqu'au bout sur ce point. Je vous demande si vous voyez ce fait - que vous venez d'un pays et moi, d'un autre, que nous différons par la couleur, par la culture, et tout ce qui s'ensuit. Voyez vous les divisions en Inde - les musulmans, les Hindous ? Qui les a créées ?
Élève. Je vois les divisions, mais moi, personnellement, elles ne me touchent pas parce qu'elles sont superficielles.
KRISHNAMURTI. Elles n'ont peut-être aucun sens pour vous, mais elles en ont pour d'autres personnes et celles-ci se haïssent les unes les autres. Alors qu'est-ce qui sous-tend cette pensée qui divise ? C'est le conditionnement, n'est-ce pas ? Vos parents vous ont dit, « tu es un Brahmane », « tu es un Hindou », les vôtres ont dit, « tu es un chrétien ».
Élève. Il y a l'instinct d'appartenance au groupe.
KRISHNAMURTI. Pourquoi cet instinct d'appartenance au groupe - pourquoi ? Parce qu'on se sent beaucoup plus en sécurité. Faire partie d'une communauté, s'identifier à un petit groupe donne un sentiment de sécurité. Mais pourquoi ne s'identifie-t-on pas à l'ensemble des êtres humains, à un être humain complet ? Pourquoi le petit groupe ?
Ainsi je vous fais observer que la pensée a créé tous ces problèmes humains, psychologiques et mondiaux. C'est impossible de le nier. Voyez-vous cela en tant que fait et non simplement comme une idée ? C'est tout autant un fait que votre mal de dent quand il vous tenaille. Vous ne dites pas alors « j'ai idée que j'ai mal aux dents ».
Présentons la chose comme ceci. Est-ce que la pensée est amour ? Est-ce que la réflexion peut engendrer l'amour ?
Élève. Si on aime quelqu'un, on doit réfléchir.
KRISHNAMURTI. La question que je vous pose est : l'amour peut-il être cultivé par la pensée ? Nous avons dit que la pensée est fragmentaire - qu'elle le sera toujours. Et voici la question suivante : la pensée, étant morcelée et devant donc inévitablement dans son action, dans son fonctionnement, entraîner la segmentation - cette pensée peut-elle cultiver ou faire jaillir l'amour ? Quand vous dites « non » - faites attention, car, je vais vous faire buter sur cela ! Lorsque vous dites, « non, la pensée n'est pas amour », est-ce ici aussi une idée ou est-ce une réalité ? Si c'est une réalité, quelque chose qui est comme ça... alors pour ce qui est de l'amour, il n'y a aucun mouvement de la pensée.
Est-ce que nous allons trop fort ? Est-ce que vous comprenez cela, non pas ici [l'orateur fait un geste indiquant sa tête] mais profondément, intérieurement.
Faites très, très attention. Si l'amour n'est pas pensée, s'il n'est pas fondé sur la pensée, alors qu'est-ce que les relations ? Si la pensée n'est pas amour, alors que faites vous des relations que vous entretenez effectivement maintenant ?
Je me dis que je perçois le fait, et non pas l'idée que la pensée n'est pas amour. Néanmoins, je suis marié, j'ai des enfants, j'ai ma mère - nous avons tous des images les uns des autres. Ces relations réciproques sont l'action des images - des images que je me suis fabriquées de ma mère, de ma femme, de mes enfants. Et cela je l'appelle l'« amour ». Je dis « j'aime ma mère », « j'aime ma femme, mes enfants ».
Or, je dis maintenant que je constate que ces relations sont fondées sur la pensée, sur l'image, et aussi que je vois très clairement que l'amour n'est pas le produit de la pensée, que l'amour ne peut pas être la pensée. Alors que deviennent mes relations avec ma mère, mon épouse, mes enfants ?
Élève. Comment arrive-t-on à voir cela ?
KRISHNAMURTI. II n'y a pas de « comment » - ce n'est pas une démarche mécanique. Est-ce que vous ne le voyez pas, concrètement ? - que l'amour n'a rien à voir avec la pensée - un point c'est tout. Je perçois très clairement que la pensée est un mouvement dans la fragmentation. Je le vois très clairement. C'est un fait, une réalité - non pas une idée.
Cependant, je suis marié, j'ai des enfants, j'ai une mère ; quand je vois, quand je me rends compte que mes relations ont été fondées sur des images, sur la pensée, alors qu'est-ce qui se passe ?
Élève. Ces relations entre images, on les appelait « amour », mais vous dites que l'amour est autre chose.
KRISHNAMURTI. J'ai dit : je suis tombé amoureux, je suis marié depuis un certain nombre d'années et j'ai des enfants. J'ai, de ma femme, une image que je me suis faite. On est d'accord ? Je l'ai créée. Ma femme me harcèle de récriminations, elle m'a rudoyé, dominé. Et réciproquement, elle s'est fait de moi une image - celle d'une personne qui l'a malmenée et asservie. Et cette interaction se poursuit, sur le plan sexuel et sur tous les autres. J'ai construit une image d'elle et elle en a fabriqué une, de moi. C'est un fait. Je vous en prie, voyez cela ! Voyez que cette élaboration d'images est le mouvement de la pensée. Ne vous éloignez pas de ce point tant que vous ne l'avez pas vu. Ne vous écartez pas de ce fait.
Voici que vous venez vers moi et me dites que la pensée est un mouvement de division. Vous m'expliquez avec soin pourquoi elle l'est - parce qu'elle est cernée par le temps, circonscrite par la mémoire, liée par le savoir, de sorte qu'elle est très limitée. Je le vois. Ensuite - lorsque j'ai vu cela dans mes relations avec ma mère, mon épouse, mes enfants - la prochaine étape est : que dois-je faire ?
Qu'est-ce qui se passe ? Quand je me rends compte que mes relations avec ma femme ou mon mari, avec une jeune fille ou un jeune homme, enfin avec qui que ce soit qui est en cause, sont un mouvement temporel, un mouvement de fragmentation, qu'est-ce qui se passe ?
Si vous le voyez - alors qu'est-ce que l'amour ? L'amour, est-ce cela ? L'amour est-il fragmentation ? L'amour est-il un tableau, une image modelée par la pensée, un souvenir ?
Élève. Au début, avec le sentiment d'être amoureux, on voit quelque chose de très beau, qu'on voudrait ensuite cristalliser.
KRISHNAMURTI. Voyez-vous quelque chose de beau ? Vraiment ? Est-ce que vous voyez effectivement quelque chose de beau ?
Lorsque vous regardez ce magnifique arbre sur la pelouse, ou une femme, ou un nuage, ou un plan d'eau, et que cela vous apparaît comme étant d'une beauté extraordinaire - est-ce que vous pouvez tout simplement demeurer avec cela - ou est-ce que vous le convertissez en une idée - une idée qui dit que c'est beau ? Qu'est-ce qui se produit au moment de l'acte de voir ?
Elève. Aucun mot ne se présente à l'esprit.
KRISHNAMURTI. Ce qui veut dire quoi ? Pas de mot, pas de pensée. Donc la beauté est, lorsqu'il n'y a pas de mouvement de pensée. Êtes-vous d'accord avec ça ? [hochements de tête dans l'assistance] Vous voici tous unis dans un même accord ! C'est extraordinaire !
Donc quand vous voyez quelque chose de beau, il y a absence de pensée. Maintenant, est-ce que vous pouvez demeurer en ce moment et ne pas vous en écarter ? Lorsqu''on regarde ce nuage, l'esprit ne jacasse pas, car il n'y a nulle pensée en fonctionnement. La pensée est totalement absente quand on voit quelque chose extraordinairement beau.
Maintenant, observez attentivement, écoutez attentivement, je vous en prie, écoutez attentivement. Le nuage, avec sa clarté, sa splendeur, son immensité prend possession de vous. Le voyez-vous ? Ce nuage vous a absorbé. Ce qui veut dire que vous, dans cette absorption, vous êtes absent. Prochaine étape. Un enfant se laisse absorber par un jouet. Enlevez-lui le jouet et il revient à ses diableries. C'est exactement ce qui vous est arrivé. Le nuage vous a submergé et, quand il s'en va, vous vous retrouvez face à vous-mêmes.
Pouvez-vous, sans vous laisser absorber par la montagne, par le nuage, par l'arbre, par le chant de l'oiseau, par la beauté de la terre, être totalement vide en vous-mêmes ?
Enlevez le jouet et voilà l'enfant rendu à ses caprices - il crie et s'époumone ; mais donnez-lui un jouet et il s'y abîme. Je vous demande, sans jouet, c'est-à-dire sans rien qui vous absorbe - est-ce qu'il peut y avoir... une absence de vous-même. Oh je vous en prie, voyez la beauté de cela ! Vous comprenez ?
Ainsi, la beauté est, lorsque vous n'êtes pas. La beauté est lorsque la pensée est absente.
Maintenant - l'amour n'est pas la pensée, n'est-ce pas ? Commencez-vous à voir le lien ?
Je vous aime - je me perds en vous -, je vous veux, vous êtes agréable à regarder, vous sentez bon, vous avez de beaux cheveux, mes glandes me poussent à vouloir toutes sortes de choses, sexuelles, etc. Vous avez totalement pris possession de moi. Je suis tombé amoureux de vous. Et voilà l'absorption consommée. Et je m'accroche à vous. Je vous aime. Mais avec le temps, mon vieux moi se réaffirme et dit - oui, c'était bien agréable il y a deux ans, mais maintenant je l'ai prise en grippe ; j'ai éprouvé de l'amour pour elle - mais maintenant voyez où on en est arrivé !
Je vous en prie, voyez-en la, vérité : quand il y a beauté, il y a une absence totale de la pensée. Ainsi, l'amour est l'absence totale de ... « moi ». Compris ? Si vous avez saisi cela, vous avez bu à la fontaine de la vie.
Élève. Est-ce que le sentiment inclut le fait d'avoir été absorbé ?
KRISHNAMURTI. Qu'est-ce que le sentiment ? S'il n'y avait pas de pensée, auriez-vous des sentiments ? Observez cela attentivement. Regardez cela. Est-ce que la beauté
est un sentiment ? Nous avons dit que la beauté est exempte de pensée. Et est-ce qu'il y a sentiment quand il n'y a pas de pensée ? Saisissez le cœur même de cela, ayez-en l'intuition pénétrante.
Laissez de côté tous les détails, on pourra y venir plus tard. Voyez la vérité de cette seule chose qui est : quand il y a beauté il n'y a pas de pensée. Lorsqu'il y a amour, il y a l'absence du « moi »... du « moi » qui caquette, bavarde, plein de problèmes,
d'angoisse, de crainte. Quand il y a l'absence du « moi », il y a amour.
Élève. Vous regardez un nuage, et il s'en va, et vous retombez en vous-même.
KRISHNAMURTI. Avez-vous vu le petit garçon donner une poupée à la petite fille ? Elle est parfaitement heureuse, calme, elle n'est pas agitée, elle ne pleure pas. Donnez au
garçon un jouet compliqué et il jouera avec pendant une heure. Il en oubliera de faire des sottises. La poupée, le jouet, deviennent importants à l'exclusion de tout autre chose. Et quand vous
voyez le nuage, l'oiseau fendre le ciel, quand vous voyez cela, qu'est-ce qui se produit ? Votre bavardage cesse. Et quand vous assistez à un western, ou à tout autre film, vous
le regardez. Vous ne pensez pas à tous vos problèmes, à vos soucis, à vos craintes. Vous vous laissez prendre par le film. Arrêtez la projection et vous revoilà face à vous-mêmes.
Ainsi vous voyez, si on pousse cela beaucoup plus loin, les idées sont vos jouets, les idéaux sont vos jouets et ils prennent possession de vous tous. Les religions sont vos jouets. Que ces choses soient mises en question et vous vous retrouvez tels qu'en vous-mêmes vous étiez et vous êtes troublés, pris par la peur.
Élève. Est-ce qu'il n'y a pas eu une seule chose qui soit en dehors de cela, en dehors du monde des jouets ?
KRISHNAMURTI. Je vous l'ai montré. Je vous en prie écoutez attentivement. Nous avons dit que la pensée a créé ce monde. Les guerres, l'homme d'affaires, le
politicien, l'artiste, le bandit - la société a créé tout cela. La société, ce sont nos relations les uns avec les autres - qui sont fondées sur la pensée. C'est donc à la pensée qu'on doit cet
affreux gâchis. En est-il réellement ainsi ? Ou s'agit-il d'une idée ? Si vous dites que c'est une idée, alors vous ne regardez pas le fait lui-même.
Alors, partons de là. La pensée, nous l'avons dit, est morcelée ; en conséquence, tout ce qu'elle fera éclatera en fragments. Voyez-vous cela comme ayant une réalité aussi concrète que ma présence ici, assis auprès de vous ?
Élève. Tout cela, c'est la pensée mécanique, mais y a-t-il quelque chose par derrière, qui utilise cette pensée ?
KRISHNAMURTI. Vous n'avez rien d'autre que la pensée mécanique. Lorsque cette pensée mécanique s'arrête - alors, il y a quelque chose d'autre. Mais vous ne pouvez pas dire
« oui, ça c'est une pensée mécanique, alors maintenant, occupons-nous de l'autre ». II faut que la pensée s'arrête. C'est ce qui arrive, par exemple, face à la beauté, quand vous voyez une
grande chaîne de montagnes aux pics enneigés. La majesté, la grandeur vous emportent. Quand ces montagnes ne sont pas là, vous retombez dans vos disputes, dans vos pensées. Je vous en prie,
découvrez cela par vous-mêmes. Asseyez-vous, méditez, approfondissez.
Élève. Tout ça c'est très joli, mais...
KRISHNAMURTI. Tout ça c'est très joli, dites-vous, mais je dois retrouver mon oncle, ma tante, ma mère, ma grand-mère, je dois gagner de l'argent et ainsi de suite. Et c'est là
le hic pour chacun d'entre nous. Alors, qu'allez-vous faire ? Quand vous vous rendez compte, quand vous voyez, effectivement, que, sauf sur les plans technique et pratique, la pensée est ce qu'il
y a de plus malin, qu'elle est ce qu'il y a de plus meurtrier dans les relations, et, partant, qu'elle détruit l'amour... alors, qu'allez vous faire ? Vous devez gagner de l'argent, subvenir à
vos besoins, ce qui suppose une intervention de la pensée. Sur ce plan, donc, vous l'employez. Lorsque vous devez aller chez le dentiste vous utilisez votre pensée ! Quand vous devez acheter un
costume, une robe, vous comparez- ce tissu est meilleur que l'autre, et ainsi de suite - cela exige le fonctionnement de la pensée. Néanmoins, vous vous rendez compte que, dans les relations,
la pensée est source de mort. C'est tout.
J.Krishnamurti, L'Epanouissement intérieur.
Dialogue avec les étudiants et les personel de Borckwood Park School.
1982, Association Culturelle Krishnamurti, France. 1977, Krishnamurti Foundation Trust Ltd, Londres.