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24 octobre 2009 6 24 /10 /octobre /2009 12:00

  

  Gérard Blitz (1912-1990), fondateur de Club Méditerranée a été très lié à Krishnamurti ; il a participé notamment à la création de la Fondation Krishnamurti de Londres.

 
  Voici son témoignage,  paru dans la revue Info Yoga N° 63 en été 2007.

  
    Gérard Blitz:   " La vie de Krisnamurti a connu deux  grands séismes, j'ai participé au second. Le premier séisme eu lieu en 1929, à Omen, lorsque Krisnamurti répudia la Société Théologique (voir Infos Yoga 37 et 38) dans un discours "La liberté est un pays sans che­min... " d'une rare clarté, où surgit déjà tout son enseigne­ment.    

    Le précepteur théosophique de Krisnamurti, le très paradoxal Charles Webster Leadbeater, avait été très influencé par le bouddhisme téravéda, ce qui a sans doute mar­qué Krisnamurti et orienté son propre enseignement, même s'il s'en défendait. Krisnamurti n'a presque rien écrit, ses livres sont les transcriptions de ses conférences.

    En conférence, il arrivait les mains vides, sans la moindre préparation. Il s'asseyait et, à un moment donné, la machine se mettait en route, cela passait à travers lui, c'était extraor­dinaire, cela coulait. J'ai eu la chan­ce de passer beaucoup de temps avec lui, il enseignait à travers le quotidien. C'était un génie de l'usa­ge des mots, réussissant avec des mots simples à induire un niveau de conscience élevé. II n'abusait jamais du langage comme le font trop sou­vent les conférenciers. A la manière de Picasso qui a eu plusieurs périodes, rose, bleue... il emballait toujours la même marchandise dans un papier différent.

     La transcription et particulièrement la traduction était difficile, Carlos Suarès et René Fouèré ont eu bien du mal à ne pas trahir cette simplicité des discours, cette source qui coulait. On ne trou­ve aucune malhonnêteté dans les discours de Krisnamurti, il ne suggé­rait jamais rien. Un aspect touchant de sa personnalité était son inno­cence. Je me souviens de l'avoir rac­compagné jusqu'au chalet où il rési­dait à Saanen. Au moment de le quitter il m'a dit " attendez ! ", il a couru jusqu'à sa chambre et il est ressorti en tenant à la main un énor­me champignon, il m'a dit "Regardez ce que j'ai trouvé ce matin", il voulait me faire partager sa joie, nous étions loin des érudits et des philosophes ! Alors, il s'est rendu compte de ce qu'il faisait, il a rougi, a tourné les talons et est parti en courant.

 

    Krisnamurti a toujours eu un entou­rage suspect, lorsqu'il a été recueilli à l'âge de onze ans pour devenir le messie de théosophes, il y avait d'autres, enfants pressentis pour ce rôle. L'un d'eux s'appelait Rajagopal, il fut le camarade d'étu­de de Krisnamurti.

    Après la scission avec la Société Théosophique, Rajagopal a suivi Krisnamurti et est devenu son conseiller. II l'a aidé à constituer la première structure juri­dique qui touchait les droits d'au­teur. Rajagopal subvenait aux besoins de Krisnamurti, lui payait ses billets d'avions. Mais, dans les années soixante, Rajagopal a com­mencé à refuser, ou à mettre des conditions aux paiements des frais de Krisnamurti.

   C'est alors que Krisnamurti m'a demandé de véri­fier l'état des structures financières le concernant, cela m'a pris deux ans, j'ai rencontré Rajagopal, j'ai vécu avec lui des scènes assez déli­rantes, il était tantôt suppliant, tan­tôt menaçant. J'ai été finalement obligé d'obtenir les éléments comp­tables à son insu. II avait fait signer à Krisnamurti qui ne se méfiait pas et ne lisait jamais les papiers qu'il signait, des procurations et des désistements.

    La société "Krisna­murti" était plus que prospère, ceux qui la dirigeaient étaient logés dans d'immenses villas californiennes alors que Krisnamurti n'avait plus aucun droit. Je lui ai rendu compte sans donner mon avis.

 

    Krisnamurti avait à l'époque 65 ans, il a décidé de repartir à zéro, sachant que les droits de toutes les publications de ses discours, dont quelques "best­sellers", continueraient à revenir à l'organisation dirigée par Rajagopal. Nous avons donc créé à Londres la Krisnamurti Foundation, j'en ai été, au début, le trésorier. La nouvelle fondation est vite devenue prospère. II y a peu, l'organisation de Rajagopal et Krisnamurti ont trouvé un accord. Krisnamurti a tra­versé cette épreuve sans jamais s'in­téresser à son propre intérêt, mais uniquement à son enseignement.

 

    J'ai beaucoup voyagé avec Krisnamurti, nous sommes souvent allés à Madras ensemble où mon ami Robert Linssen, très proche de Krisnamurti, m'a présenté Krisna­macharya qui a accepté de m'ensei­gner le yoga. Krisnamurti était très suspicieux par rapport au yoga. Un jour je me suis trouvé à Madras au Centre Krisnamurti avec un groupe de professeurs de l'Union Européenne de Yoga, nous étions assis et Krisnamurti, lui-même, nous servait le thé, un professeur a alors demandé si Krisnamurti avait des conseils à prodiguer à propos du yoga. II y a eu un long silence, Krisnamurti a regardé chacun et il a juste demandé si l'un d'entre nous pouvait lui indiquer ce qu'était le yoga. Nous sommes restés bouche bée... et nous avons parlé de toute autre chose.

 

    A cette époque, Krisnamurti a ren­contré par hasard Desikachar, l'un des fils de mon professeur. Desikachar était, à l'époque, ingé­nieur mais il rêvait déjà d'enseigner le yoga comme son père. Or ce der­nier ne tenait absolument pas à ce que son fils abandonne le métier d'ingénieur. Dans l'avion de retour Krisnamurti m'a demandé si la nou­velle fondation avait les moyens d'inviter, à Saanen, Desikachar que je ne connaissais alors pas. Nous avons invité Desikachar trois mois en Suisse, c'est ainsi que je l'ai ren­contré. L'invitation s'est répétée trois années de suite. J'ai pratiqué avec Desikachar et Krisnamurti aussi, surtout des exercices de pra­nayama qui, disait-il, lui faisaient beaucoup de bien.

 
    Quelques jours avant sa mort, Krisnamurti était encore à Madras. Sentant sa fin approcher, il venait d'interrompre son cycle de confé­rence et s'apprêtait à reprendre une dernière fois l'avion pour aller mou­rir en Californie, là où son frère était enterré. II a rencontré Desikachar. Celui-ci lui a dit : "J'aimerais vous inviter chez moi pour que vous ren­contriez mon père Krisnamatcharya. Mais Krisnamurti était trop fatigué pour se déplacer. Alors Desikachar lui a proposé de venir avec un petit groupe du Krisnamacharya Yoga Mandiram, son école de yoga, pour lui chanter des chants
védiques, ce qui est une des spécialités de l'éco­le.

   A l'étonnement de tous, Krisnamurti a alors accepté malgré son état d'épuisement. C'était vrai­ment surprenant car Krisnamurti se méfiait des traditions qu'il considé­rait comme un conditionnement. Bien que né Indien et Brahmane il était toujours resté à l'écart de l'hin­douisme. Ce fut une véritable fête, (la dernière pour Krisnamurti). Une célèbre danseuse de Bharatanatyam est venue danser pour lui et à la fin Desikachar a proposé à Krisnamurti de chanter le Véda, ce qu'il a fait. Ce fut un moment intense".

 

 

Référence : Infos Yoga 63, page 7 à 9 ; été 2007.

Deux autres numéros d’Info Yogas, N° 37 et 38 ont été consacrés à la vie de Krishnamurti.


  En lisant ce témoignage un ami a été très surpris concernant l'attitude de Krishnamurti par rapport aux chants sanscrits traditionnels; pour lui K. avait alors " retrouvé ses traditions ", c'était comme un retour aux sources et cela était en contradiction avec toutes ses déclarations et ses écrits.
  Il faut rappeler que Krishnamurti a toujours critiqué les traditions religieuses, qu'elles soient orientales ou occidentales; pour lui ce n'est qu'un fatras de croyances, d'idéologies inutiles et nuisibles.
  Alors pourquoi cette attitude face à des chants sacrés de l'Inde?

 
 
Je vous propose donc un autre témoignage à ce sujet.


 C'est un extrait du livre " Krishnamurti tel que je l'ai connu" de Susunaga Weeraperuma, paru aux éditions Buchet/Chastel en 1991.


  " Susunaga Weeraperuma. : Krishnaji, j'ai beaucoup apprécié le concert d'hier soir. Je suis venu en Inde pour écouter ce genre de musique mélodieuse. Ce fut un tel plaisir!

 

Krishnamurti: Oui, ce fut une séance merveilleuse.

S.W: Ce qui m'intrigue, c'est pourquoi vous avez pris part aux chants de Bhajans. Je vous ai observé très atten­tivement. Vous étiez au premier rang et vous chantiez les hymnes védiques! Je n'ai rien contre les hymnes védiques car je les aime beaucoup moi-même, mais puis-­je vous demander pourquoi vous avez souvent exprimé votre forte désapprobation contre toute forme de culte? Vous condamnez l'adoration, mais, hier, vous vous joigniez aux autres dans l'adoration!

K: On peut écouter un Bhajan enchanteur et cepen­dant ne pas être influencé par ses idées. Il est possible d'écouter un Sloka ou un Bhajan et d'ex­périmenter l'effet magique des sons sur l'esprit et d'ignorer totalement tous les mythes, les légendes, les croyances et autres concepts qui sont une si grande partie de la tradition indienne classique. Avez-vous essayé de prendre plaisir à écouter un Meera Bhajan sans croire en Krishna ni en aucune déité?

 

S. W.: je pense qu'un Bhajan devient plus significatif quand on a conscience qu'il s'adresse à une divinité parti­culière. Un Bhajan est un épanchement dévotionnel du cœur.

 

K: Oh, non! Je n'appellerais pas cela dévotion. La vraie dévotion est sans motif. C'est l'état dans lequel on ne demande rien. Mais quand vous vous tenez devant un autel et offrez une Puja et puis demandez des faveurs en retour, c'est de la cor­ruption psychologique, n'est-ce pas? Vous essayez de négocier avec le divin. Vous dites à la déité: « Je vous offre ceci et vous devez me procurer cela en retour. » Mais la vraie dévotion est un état dans lequel l'esprit n'est pas centré sur quelque objet particulier, quelque personne, déité, croyance ou idée.

 

S. W. : Voulez-vous dire qu'un vrai dévot a un état d'esprit sans objet?

 

K: Exactement. Comme je l'ai dit, la manière cor­recte d'écouter n'importe quel hymne ou chant religieux, c'est d'expérimenter seulement le son - ses accents de supplication mélancolique et d'extase joyeuse et simplement de rester là, en ne permettant pas à votre esprit de se laisser conditionner par des idées ou des croyances reli­gieuses particulières qui, presque toujours, vont de pair avec la musique. Alors, vous trouverez que tous les genres de musique religieuse sont fondamentalement les mêmes.

S.W: Organiserai-je pour vous un concert de musique occi­dentale classique?

 

K: Ne prenez pas cette peine. J'aurai beaucoup d'oc­casions, d'écouter de la musique classique occi­dentale quand j'irai en Europe.

 

S.W: J'aime beaucoup Bach, Beethoven et Haendel.

K: J'aime aussi ces compositeurs. Comprenez-vous bien ce que je dis? Si vous écoutez attentivement, vous découvrirez que chaque genre de musique dévotionnelle, quel que soit le pays d'où elle tire son origine, comporte certains éléments communs. Quels sont ces éléments? N'avez-vous jamais remarqué que toute musique religieuse est une sorte de demande, de lamentation, de sup­plication?

 

S.W: Cette qualité rend cette musique très émouvante: Je comprends ce que vous voulez dire ".

 

 

Référence : Krishnamurti tel que je l’ai connu, pages 163 à 165.

Susunaga Weeraperuma, éditions Buchet/Chastel Paris 1991.



  Pour conclure chers amis, il est certain que l'on peut écouter "L'Ave Maria" de Schubert, ou les coeurs de " La passion selon Saint-Mathieu" de Jean-Sébastien Bach sans être croyant.
  On peut vraiment aprécier toute la grande beauté de ces chants, leurs profondeurs, leurs élans, et rester en dehors de toutes les croyances; être touché par cette beauté, mais rester au-delà de la religion des hommes.
   C'est écouter la musique pour elle-même, comme le vent dans les arbres, ou le chant des oiseaux. L'esprit n'écoute que dans le silence, et en cela ne peut exister aucune croyance, aucune idéologie, seul ce silence est. 

 

  Concernant le yoga, ne peut-on avoir la même attitude, et débarrasser cette pratique de toute croyances? Ne peut-on faire du yoga, comme on écoute souffler le vent? C'est à dire dans le silence de l'esprit, ce qui rend évidemment très attentif au corps, cerveau compris... Tout cela est excellent pour avoir un organisme en bonne santé et avoir un esprit clair et sain.

   Mais dire "Grâce au yoga, aux  différentes asanas, vous atteindrez la réalité ultime, vous connaitrez le très haut.... ", c'est évidemment une aberration et une erreur. La réalité ultime est synonyme de Liberté, est la Liberté dans sons essence même est inconditionnée, elle n'est pas concerné par le cercle des causes et effets.

  La réalité ultime est bien trop complexe, trop riche pour être atteinte par quelque méthode ou technique. Elles peuvent être utiles certes, mais demeurent toujours insuffisantes et limitées, créant si elles seules existent des actes de plus en plus mécaniques.

 

  Pour résumé, les idéologies et les croyances que ce soit pour l'écoute de la musique ou pour la pratique du yoga, sont comme des filtres qui vous empêchent de vraiment écouter et ressentir ce qui vous entoure et ce qui est en vous. Les croyances sont l'oeuvre de la pensée, quand on s'adonne à elles on vous un culte à la pensée, on vit dans le mental et on se coupe du réel.

  Pour découvrir "ce qui est", il faut avoir un esprit très sensible, intelligent et vif, non soumis au mouvement des pensées. Par delà ce mouvement qui est le mouvement de l'esprit conditionné, quand le cerveau devient immobile et totalement silencieux, il existe quelque chose d'entièrement différent du monde des hommes, alors peut-être, quelque chose d'eternel entre en existence.

 

 

  Concernant Krishnamurti et le yoga, vous pouvez aussi consulter cet artcicle :

       Commentaires à propos d'un livre sur J. Krishnamurti

 

 

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Paul Pujol - dans Articles J.Krishnamurti